07 Jan 2026
Julien Bonnot
Pendant des décennies, la souffrance animale a été reléguée au registre de l’éthique ou du militantisme. Ce cadrage est insuffisant — et politiquement trompeur. À l’échelle mondiale, la souffrance animale n’est pas un excès du système : elle en est un produit rationnel, issu de rapports de force économiques, industriels et géopolitiques.
Chaque année, plus de 80 milliards d’animaux terrestres sont abattus pour l’alimentation humaine, auxquels s’ajoutent entre 1 000 et 2 700 milliards d’animaux marins issus de la pêche industrielle¹. Cette violence de masse n’est ni diffuse ni anarchique. Elle est hautement concentrée.
Le secteur de la viande bovine en offre une illustration emblématique. Quatre multinationales — JBS, Tyson Foods, Cargill et Marfrig — contrôlent à elles seules environ 70 % du commerce mondial de la viande de bœuf, et jusqu’à 85 % du marché américain². Cette concentration extrême ne relève pas du hasard : elle résulte d’une logique capitalistique de maximisation des marges, d’intégration verticale et de capture des chaînes de valeur. Dans ce cadre, la souffrance animale devient un paramètre optimisable, standardisé et économiquement rentable.
Les grandes théories du pouvoir éclairent cette mécanique. Michel Foucault décrivait le biopouvoir comme l’art de gouverner la vie. Appliqué au monde animal, ce concept révèle l’élevage industriel comme une technologie politique de gestion du vivant : les corps sont sélectionnés, accélérés, compressés dans le temps et l’espace afin de produire davantage à moindre coût.
Achille Mbembe, avec la notion de nécropolitique, permet d’aller plus loin. La mise à mort industrielle de milliards d’animaux s’inscrit dans un pouvoir institutionnalisé de décider qui peut vivre et qui doit mourir. L’abattoir n’est pas une anomalie du système : il en est l’aboutissement logique, un espace légal où la mort est administrée.
Cette organisation ne pourrait perdurer sans l’intervention massive des États. Contrairement au discours libéral dominant, l’élevage industriel n’est pas régi par le libre marché. Il est structurellement subventionné.
Dans l’Union européenne, près de 30 à 40 % du budget de la Politique agricole commune bénéficie directement ou indirectement à l’élevage, avec une prime nette aux modèles intensifs³. Aux États-Unis, les subventions fédérales — directes et indirectes — aux cultures fourragères, à l’énergie et aux assurances agricoles soutiennent mécaniquement les grands élevages industriels⁴.
Ces subventions ne sont pas des aberrations. Elles remplissent une fonction géopolitique claire : produire beaucoup, à bas coût, pour éviter les tensions sociales liées à la hausse des prix alimentaires. La souffrance animale devient alors un instrument de stabilité politique, intégré à la logique de la puissance.
Mais cette stratégie est fondamentalement fragile. Jared Diamond a montré que les sociétés qui détruisent leur environnement et épuisent le vivant compromettent leur propre résilience. La souffrance animale agit ici comme un indicateur avancé d’effondrement systémique.
Jason W. Moore décrit le capitalisme contemporain comme une « écologie-monde » fondée sur l’exploitation d’une nature rendue artificiellement bon marché. Les animaux y sont absorbés comme ressources sacrificielles, leur douleur étant économiquement invisible. Rob Nixon parle de violence lente : une violence diffuse, cumulative, sans scandale immédiat, mais dont les effets sont irréversibles.
Vandana Shiva rappelle enfin que cette domination du vivant frappe d’abord les territoires fragiles : campagnes, Sud global, communautés rurales. Partout, la souffrance animale accompagne la dépossession humaine.
Continuer à traiter la condition animale comme une simple question morale est une erreur stratégique. Elle engage la sécurité alimentaire, la santé publique, la biodiversité et la stabilité politique. Plus de 70 % des maladies émergentes humaines sont d’origine animale⁵. Le vivant exploité finit toujours par produire des retours de crise.
Il ne s’agit pas de compassion.
Il s’agit de lucidité.
Une puissance fondée sur l’exploitation illimitée du vivant est une puissance vulnérable.
La souffrance animale n’est pas un sujet périphérique :
elle est un révélateur central de l’état du monde.
Julien Bonnot
Expert en géopolitique
Genève
Notes et sources (format presse)
1. FAO, FAOSTAT – Livestock and Fisheries Data
2. U.S. Department of Agriculture (USDA) ; Food & Water Watch, The Beef Industry Concentration Report
3. Commission européenne, Budget PAC et aides à l’élevage, rapports consolidés
4. Environmental Working Group (EWG), Farm Subsidy Database
5. World Health Organization (WHO), Zoonoses – Key Facts
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