Lancer l’exploitation minière des grands fonds sans évaluations environnementales solides pourrait provoquer des conséquences écologiques et climatiques irréversibles
Depuis qu’en avril l’ancien président américain Donald Trump a annoncé l’ouverture de l’exploitation minière des océans — y compris dans les eaux internationales — les défenseurs de l’environnement alertent sur ses effets désastreux. Des alliances transnationales ont rapidement réagi aux avertissements d’experts, dénonçant la préparation d’un « génocide environnemental » au moment où s’accélère la course mondiale aux minéraux rares.
Dans la continuité de son revirement plus large contre les politiques climatiques et environnementales, et de son soutien renouvelé aux énergies fossiles, l’administration Trump estime que l’exploitation minière des fonds marins pourrait ajouter 300 milliards de dollars à l’économie américaine et créer 100 000 emplois en une décennie.
Si la Chine, l’Union européenne, des organisations internationales et des ONG écologistes ont rejeté cette décision, les scientifiques redoutent que les voix d’opposition s’affaiblissent, ouvrant la voie à une course mondiale à l’exploitation des minéraux des fonds marins, aux conséquences potentiellement catastrophiques.
L’enjeu principal concerne les nodules polymétalliques — des concrétions de la taille d’une pomme de terre qui mettent des centaines de milliers, voire des millions d’années à se former. Riches en manganèse, nickel, cobalt, cuivre et terres rares, ils constituent aussi des habitats essentiels pour la faune abyssale. Leur importance a grimpé en flèche, car ces minéraux sont indispensables à la fabrication des véhicules électriques, panneaux solaires, smartphones, ordinateurs portables et autres technologies clés de l’économie verte.
Pour les extraire, il faut forer, draguer, dynamiter ou employer d’autres méthodes extrêmement perturbatrices dans des zones profondes encore très mal connues. Seul un nombre restreint d’États et de grandes entreprises disposent de la capacité technologique pour y parvenir, ce qui fait craindre un monopole contrôlé par quelques puissants acteurs mondiaux.
Jusqu’ici, moins de 0,001 % des grands fonds ont été explorés par l’humanité — soit une surface équivalente au dixième de la Belgique. Les connaissances scientifiques sur ces écosystèmes mystérieux restent donc très limitées.
Le plancher océanique abrite des volcans sous-marins, des chaînes de montagnes et de vastes plaines grouillant d’espèces uniques adaptées à des conditions extrêmes : obscurité, pressions colossales et eaux glaciales. Certaines sont d’une longévité exceptionnelle — des poissons vivent plusieurs siècles, des coraux des millénaires, et certaines éponges jusqu’à 11 000 ans. D’innombrables espèces demeurent inconnues, dans des écosystèmes qui ne se régénèrent pas à l’échelle humaine. « Si elles disparaissent, elles sont perdues à jamais », avertit l’activiste Farah Obaidullah, fondatrice de The Ocean and Us en Espagne.
Faute de compréhension complète du fonctionnement de ces écosystèmes, les conséquences exactes de l’exploitation minière restent imprévisibles. Les recherches existantes pointent toutefois des risques majeurs :
Destruction d’habitats : les opérations minières pourraient anéantir des milieux benthiques sans possibilité de régénération, menaçant vers, coquillages, étoiles de mer, éponges et une myriade d’espèces encore non identifiées.
Panaches de sédiments : l’extraction soulève d’immenses nuages de particules, perturbant les espèces migratrices comme les requins ou les tortues, et aggravant la pression sur des pêcheries déjà fragilisées — 57,3 % des stocks de poissons étant pleinement exploités et 35,4 % victimes de surpêche.
Perturbation des chaînes alimentaires : le retrait des nodules polymétalliques menace des chaînes écologiques entières, comme celles qui reposent sur les éponges de verre.
Pollution lumineuse et sonore : le forage et les engins lourds génèrent vibrations et nuisances sonores dépassant les seuils tolérables pour de nombreuses espèces de cétacés.
Déversements toxiques et relâchement du carbone : l’exploitation pourrait libérer des polluants et perturber des réserves de carbone enfouies dans les sédiments, compromettant la régulation du climat à l’échelle locale et mondiale.
l’exploitation minière des grands fonds risque de détruire un écosystème dont les secrets restent largement inexplorés
La fièvre minière en perspective
Des experts préviennent qu’engager l’exploitation des grands fonds sans garde-fous stricts aurait des conséquences profondes pour la planète, les sociétés et les moyens de subsistance. Dans le pire des cas, elle pourrait provoquer un effondrement écologique global, irréversible.
La Deep Sea Conservation Coalition appelle l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) à instaurer un cadre réglementaire strict avant toute exploitation. Trente-sept pays soutiennent aujourd’hui un moratoire, appuyés par des communautés autochtones, des ONG et plus de 930 scientifiques et parlementaires issus de plus de 70 nations.
« L’exploitation n’a pas encore commencé, mais si elle démarre, elle entraînera non seulement une destruction massive, elle ouvrira aussi une nouvelle ère de colonialisme », déclare Obaidullah. Elle insiste : les eaux internationales appartiennent à tous, pas à quelques États. Laisser certains pays s’en emparer équivaudrait à un nouveau “ruée vers l’or”, où les nations riches recolonisent un espace commun mondial.
En vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, l’AIFM planche depuis plus d’une décennie sur un cadre juridique encadrant l’exploitation minière en haute mer. Après avoir échoué à adopter des standards en juillet 2023, l’organisation a reporté ses discussions à juillet 2025. Pour l’heure, aucune licence d’exploitation n’a été délivrée, ce qui suspend tout projet commercial en eaux internationales, en attendant des évaluations d’impact et des garanties strictes.
Les partisans du secteur soutiennent que ces minéraux sont indispensables à la transition énergétique. Mais les scientifiques rétorquent que des alternatives plus durables existent, sans nécessiter la destruction d’un des écosystèmes les plus fragiles et essentiels de la planète.
Recouvrant 70 % de la surface terrestre, les océans régulent le climat mondial, produisent l’essentiel de l’oxygène que nous respirons, absorbent d’immenses volumes de CO₂ et abritent un réseau de vie qui soutient l’ensemble des écosystèmes terrestres. Ils constituent aussi le plus grand puits de carbone naturel, les rendant indispensables dans la lutte contre le réchauffement climatique.
Les experts insistent : la demande de minéraux persistera dans un futur plus vert, mais les méthodes d’extraction doivent impérativement être durables. Un moratoire offrirait à la communauté scientifique le temps d’étudier les abysses, d’explorer des alternatives plus sûres et de redéfinir les politiques maritimes pour protéger les océans contre des dommages irréversibles.
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