29 Dec 2025
Tired Earth
Par la rédaction
Leader européen de la tomate, le groupe hollandais Agrocare possède deux sites de production dans la Manche, où travaillent des ouvriers agricoles d’Amérique latine et d’Europe de l’Est, dans des conditions très difficiles. Enquête.
Pedro était venu travailler en Normandie en tant qu’ouvrier agricole. Il y a vécu un cauchemar. Le jeune Péruvien d’une vingtaine d’années est arrivé cette année en France pour travailler dans une serre de tomates dans la Manche. Il pensait avoir eu de la chance en trouvant un emploi et un logement à proximité.
Embauché par la société Les Maraîchers de Normandie, Pedro était encore en période d’essai quand il s’est rompu les ligaments de la cheville gauche, d’après lui en « construisant un enclos pour le chien du propriétaire » des lieux.
Hébergé non loin des mégaserres d’Isigny-le-Buat, dans un pavillon où son employeur loge une dizaine de travailleurs sud-américains, Pedro voit alors son contrat rompu immédiatement, en dépit d’un arrêt de travail délivré par l’hôpital d’Avranches – document que nous avons pu consulter.
« Malgré mon arrêt de travail, on m’a demandé de quitter le logement immédiatement, continue Pedro. Je les ai suppliés de me laisser rester dans le logement, mais ils ont refusé. J’ai donc dû rentrer au Pérou pour continuer mon traitement médical et préparer une opération. » Le jeune homme a été forcé, selon lui, à signer une lettre de démission en français, langue qu’il ne parle pas, et a erré dans la campagne normande avant de pouvoir retourner dans son pays d’origine.

Les travailleurs des entreprises normandes d’Agrocare sont soumis à une clause de confidentialité stipulée dans leur contrat.
Leader européen de la tomate sous serre
Les Maraîchers de Normandie est une filiale de l’entreprise néerlandaise de production de tomates Agrocare. Elle emploie des dizaines de travailleurs en Normandie et les loge discrètement dans des maisons de campagne du Sud-Manche. Leader européen de la tomate, le groupe hollandais Agrocare produit ses légumes aux Pays-Bas, en France, en Tunisie et au Maroc. L’entreprise a fusionné avec son concurrent national Combivliet en 2023 et réalisé un chiffre d’affaires de 345,8 millions d’euros en 2024.
En France, Agrocare déploie ses activités à travers une dizaine de sociétés comme Les Maraîchers de Normandie, Les Maraîchers de France, Les Serres du Mont-Saint-Michel, Energie Nord ou encore Energie Sud, pour la production d’électricité.
Toutes ces sociétés normandes sont dirigées par Rik Van den Bosch, l’homme à la tête de la branche hexagonale du groupe. La Normandie compte deux sites de production de tailles imposantes : dix-sept hectares de serres à Brécey et douze hectares à Isigny-le-Buat. En fonction depuis 2020, ce dernier site devait être étendu, avec huit hectares de serres supplémentaires. Mais le projet a été retoqué en novembre 2024 par le préfet de la Manche. Le représentant de l’État pointait notamment l’insuffisance des mesures de compensation proposées, mais surtout une mauvaise évaluation des impacts sur la ressource en eau.
Loin de se décourager, le groupe a revu sa copie, cette fois-ci avec seize hectares de serres en plus au lieu de huit ! Opposé à ce projet et plus largement à ce modèle de production agro-industriel, un collectif d’une trentaine de membres actifs, essentiellement des riverains, lutte sans relâche à Isigny-le-Buat. À l’automne 2024, le groupe Stop tomates industrielles avait réuni environ 500 personnes dans le village pour une marche aux côtés de plusieurs associations environnementales.

Le 16 novembre 2024, près de 500 personnes ont marché du bourg d’Isigny-le-Buat à l’exploitation de tomates pour protester contre les mégaserres d’Agrocare. ©Guy Pichard
60 heures par semaine
Parmi les leviers de la contestation des opposants à l’agrandissement des mégaserres d’Isigny-le-Buat, les conditions de travail des ouvriers agricoles reviennent régulièrement sur la table. Sur la centaine d’employés que compte Les Maraîchers de Normandie, près de 80 travailleurs sont d’origine étrangère pour une vingtaine de Français. Ces derniers travaillent à l’administration quand les étrangers sont sous les serres.
Comme l’a révélé le média d’investigation normand Le Poulpe l’an dernier, les ouvriers sont soumis à une cadence importante, avec plus de 600 kilos à ramasser par jour pour certains. Ils manipulent des produits chimiques qui ont occasionné des blessures, comme des brûlures conséquentes. Ils travaillent aussi parfois sans équipements de protection, multipliant ainsi les risques d’accident avec le liquide pour désinfecter leurs outils, par exemple. Ils subissent aussi les pics de chaleur, parfois plus de 40 degrés en été.
« J’ai pu voir des travailleuses étrangères habillées en peignoir et en sous-vêtements dans les serres, sous une très grande chaleur », décrit une personne qui s’est rendue plusieurs fois sur le site du groupe à Brécey. « Les repas sont pris de manière séparée entre Français et travailleurs étrangers, continue-t-elle, sous couvert d’anonymat. Personne ne se croise. Quand les Françaises mangent, les Polonaises travaillent, et inversement. »
En plus des conditions de travail, un ouvrier polonais a révélé au Poulpe travailler « 240 heures par mois, 60 heures par semaine en étant payé au Smic », malgré un contrat de travail stipulant 35 heures hebdomadaires. « L’entreprise ne faisait pas vraiment de sélection selon le profil, mais surtout selon la capacité à supporter le rythme, confirme Pedro. Nous étions souvent surveillés et poussés à aller plus vite, même quand certains, comme moi, étaient blessés. »
Mis à la porte de leur logement
Selon nos informations, de nombreux travailleurs originaires d’Europe de l’Est ont quitté les sites de production ces derniers mois, remplacés par des personnes venant d’Amérique du Sud, dont l’Équateur, la Bolivie et le Pérou. « Une personne bolivienne que je connais travaille 12 à 14 heures par jour », explique à Basta! une autre personne en contact avec des travailleurs de Brécey. Pour tous ces travailleurs venant parfois de très loin, l’entreprise normande fournit un logement, payant. Sur les fiches de paie de Pedro, on voit ainsi une cinquantaine d’euros prélevés sur salaire pour le logement collectif. Là encore, les conditions interrogent.
Marine habite une petite commune du Sud-Manche, d’environ 2000 habitants. Depuis quelques années, la maison voisine de son pavillon est louée pour les ouvriers agricoles. Un matin d’hiver, un homme et une femme bulgares ont frappé à sa porte. « Il faisait trois degrés dehors, l’homme m’explique qu’ils ont été renvoyés de leur entreprise, mis à la porte de leur logement, se souvient-elle. Ils étaient à pied, sans véhicule, je les ai fait entrer chez moi, car il faisait froid. Sans bagages, ils étaient complètement perdus. J’ai cherché les numéros de différentes associations pour trouver de l’aide. »
Des propriétaires démarchés
En vain. Mais en échangeant avec les deux Bulgares via un logiciel de traduction sur son téléphone, Marine parvient à contacter des volontaires pour amener les deux personnes à Rennes afin d’y trouver un bus. Marine ne sait pas ce qui leur est arrivé ensuite. « Comment accepter que ces personnes soient jetées dehors par trois degrés, dans un pays qui n’est pas le leur, sans aucun moyen de locomotion ? » s’indigne l’habitante.
Selon nos informations, les communes normandes de Brécey, Avranches, Ducey, Saint-Hilaire-du-Harcouët, Rouffigny, Saint-Aubin-de-Terregatte et Isigny-le-Buat sont, ou ont été, concernées par ces locations de logements pour les travailleurs des serres d’Agrocare. L’entreprise prévoyant un agrandissement de son exploitation, celle-ci démarche des propriétaires dans la région afin de trouver des pavillons qui pourraient accueillir une dizaine, voire une quinzaine de personnes.
Dans une commune du Sud-Manche, Charles* a ainsi fait visiter sa maison il y a quelques mois. « L’employée des serres estimait que chez moi, elle pourrait placer neuf à dix personnes au moins », rapporte l’homme. À Isigny-le-Buat, la maison concernée se trouve dans le bourg, sans nom sur la boîte aux lettres.
Lors de notre visite, les personnes présentes ne parlaient pas français et n’ont pas souhaité s’exprimer. « Il y a seulement des voitures qui passent pour les prendre et les ramener, c’est comme du ramassage, témoigne Marine. Nous vivons à côté d’ombres. Il n’y a aucun échange, je ne peux même pas dire combien de personnes logent dans cette maison. »
Silence des élus locaux
Malgré tout, il est difficile de trouver un ou une élue locale pour commenter ce système de production des tomates « du Mont-Saint-Michel ». Seuls les travailleurs sont pourtant soumis à une clause de confidentialité. « Ce type de grosses multinationales prend le pouvoir sur nos territoires », dénonce l’eurodéputé normand écologiste David Cormand, qui s’est rendu sur place lors d’une mobilisation. « Leur impact et leur capacité d’investissement sont tels qu’elles arrivent en partie à s’asseoir sur les droits sociaux, mais aussi à imposer une forme de silence et d’acceptation de la part des élus locaux, notamment », poursuit-il.

Les serres industrielles au milieu du bocage normand. ©Guy Pichard
Afin de faire passer son projet auprès de la population, l’entreprise est allée jusqu’à proposer 300 000 euros, en avril 2024, à la municipalité d’Isigny-le-Buat pour rénover les églises du village – ce qui a été refusé. Contactées à plusieurs reprises, les municipalités d’Isigny-le-Buat et de Brécey n’ont pas donné suite à nos sollicitations. Par SMS, le député local Bertrand Sorre (macroniste) nous a assuré « ne pas avoir d’informations sur ces deux entreprises, sinon ce que la presse a pu relayer ».
Du côté des syndicats agricoles, seule la Confédération paysanne s’oppose frontalement à ce mode de production par le biais d’actions diverses. Elle a déposé, le 31 octobre, une motion destinée à freiner l’essor des serres chauffées lors d’un vote à la chambre d’agriculture de la Manche.
En face, la FDSEA (branche départementale de la FNSEA) et les Jeunes agriculteurs ont rejeté cette idée. « Ils ont défendu le projet, mais seulement à demi-mot », dit Aurélien Marion, porte-parole la Confédération paysanne de la Manche, présent ce jour-là. « Sur les deux élus de la Coordination rurale, l’un a voté pour la motion, l’autre s’est abstenu. Pour moi, la FDSEA de la Manche ne s’intéresse qu’au sujet du lait ici [la Manche est le premier département laitier de France, ndlr]. Que le maraîchage soit dans les mains d’une multinationale, ce n’est pas leur problème. »
L’électricité plus rentable que les tomates
Outre les conditions de travail, les aides publiques (450 000 euros de prêt à taux zéro accordés par la région Normandie) ou encore l’accaparement de terres agricoles, la Confédération paysanne de la Manche dénonce également le modèle économique des serres industrielles. Car la revente d’électricité peut générer davantage de profits que la culture de légumes elle-même.
Ce système fonctionne via un moteur de cogénération alimenté en gaz, qui chauffe les tomates la nuit et l’hiver et produit aussi de l’électricité, revendue ensuite. En 2023 les quatre filiales d’Agrocare liées à l’énergie en Normandie (Energie Nord, Energie Sud, Energie Ouest et Isigny Lumière) ont rapporté plus de 11 millions d’euros de bénéfices au groupe, contre moins d’un million pour l’ensemble des six sociétés maraîchères, certaines étant déficitaires. « Cette multinationale hollandaise n’a rien à voir avec l’agriculture, tranche l’eurodéputé David Cormand. C’est une forme de colonisation qui fait beaucoup de mal à l’agriculture. »
Dans les prochaines semaines, une enquête publique devrait être mise en place par la préfecture de la Manche au sujet du projet d’extension du site d’Isigny-le-Buat. Nul doute que le sujet risque d’agiter à nouveau le bocage normand, car le site produisant déjà une dizaine de tonnes de tomates par an verrait alors sortir de terre l’une des plus grandes serres d’Europe.
« Nous comptons réorganiser une marche, comme nous avons fait il y a un an, signale Gérard Chauvet, du collectif Stop tomates industrielles. Ce sujet doit être au cœur de la campagne des municipales à Isigny-le-Buat. »
Source : basta.media
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