Énergie

15 Nov 2025

L’écologie : nouveau théâtre de la puissance

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Patrick Garnier

Activiste environnemental

« Les guerres du pétrole appartiennent au XXᵉ siècle. Celles du lithium viennent à peine de commencer. »

 
Par Julien Bonnot
Genève, novembre 2025
 
 
 
 
L’écologie n’est plus un simple débat moral, ni un enjeu de société : elle est devenue un instrument de domination stratégique. Dans un monde fragmenté où chaque bloc cherche à imposer ses normes, la transition énergétique s’impose comme un levier de puissance économique, technologique et géopolitique.
 
1. Du discours moral à la logique stratégique
 
L’Europe a longtemps abordé l’écologie comme une fin en soi, au nom d’une « neutralité carbone » perçue comme universelle. Mais dans la réalité multipolaire, les grandes puissances l’ont comprise comme un levier d’influence et de reconquête industrielle.
 
Les États-Unis ont utilisé la transition comme prétexte à la relocalisation de chaînes industrielles, via l’Inflation Reduction Act, transformant l’écologie en politique industrielle nationaliste.
La Chine, elle, a compris avant les autres que la clé n’était pas la régulation, mais la maîtrise des filières : batteries, terres rares, panneaux solaires, raffinage.
L’Europe, enfin, se retrouve entre deux dépendances : technologique vis-à-vis de Washington et matérielle vis-à-vis de Pékin, tout en maintenant un discours idéaliste déconnecté du réel géopolitique.
 
Dans cette configuration, l’écologie devient un champ de compétition de puissance, et non plus un espace de coopération.
 
2. Le retour du déterminisme géographique
 
La transition verte réactive un principe ancien : la puissance repose sur la maîtrise des ressources.
 
2.1. Croissance de la demande de minerais critiques
•Selon l’International Energy Agency (IEA), la demande de lithium dans le scénario « Stated Policies (STEPS) » pourrait quintupler d’ici 2040 ; celle de graphite et de nickel doubler ; celle de cobalt et de terres rares croître de 50 à 60 % ; et celle de cuivre d’environ 30 %.¹
•La demande mondiale en batteries a frôlé 1 TWh en 2024 (+30 % en un an), dont plus de 950 GWh pour les véhicules électriques.²
•En 2023, l’Australie, le Chili et la Chine représentaient à eux seuls 85 % du lithium extrait.³
•En 2024, les trois principaux pays producteurs de minerais critiques (cuivre, lithium, cobalt, graphite, terres rares) contrôlaient 86 % du marché global, contre 82 % en 2020.⁴
•En Asie, la Chine, la Corée du Sud et le Japon ont absorbé 94 % des dépenses mondiales en minerais pour batteries au premier trimestre 2025 (≈ 3,01 milliards USD).⁵
 
Cette concentration extrême fait des chaînes d’approvisionnement le nouveau champ de bataille économique.
 
2.2. Déséquilibres futurs
Selon l’IEA, un déficit de 30 % pourrait frapper le cuivre d’ici 2035 ; celui du lithium devrait apparaître dès la décennie 2030.⁶
Autrement dit, la transition verte ne supprime pas la rareté : elle la déplace.
 
3. L’écologie comme instrument d’hégémonie
 
Les grandes puissances utilisent désormais les normes environnementales comme outil de domination — un prolongement moderne du droit maritime ou du dollar.
•Washington lie l’écologie à son leadership technologique et financier.
•Pékin s’en sert pour verrouiller l’accès industriel et les standards mondiaux.
•Bruxelles, elle, tente d’imposer des normes, sans base matérielle solide.
 
Résultat : la transition verte, loin d’unir, recrée des blocs et élargit le fossé Nord-Sud.
Les pays producteurs du Sud deviennent des terrains d’extraction, tandis que les puissances industrielles définissent les règles du jeu.
 
4. Le recyclage du lithium : vers une souveraineté secondaire
 
Le lithium, cœur du système énergétique de demain, illustre à lui seul le basculement stratégique entre dépendance et résilience.
L’IEA estime que le recyclage et la réutilisation du lithium passeront d’environ 7 000 tonnes en 2024 à 16 000 tonnes en 2030, puis 82 000 tonnes en 2040.⁷
 
Cette progression pourrait réduire de 20 à 30 % les besoins en nouveaux projets miniers d’ici 2050, voire jusqu’à 40 % dans un scénario accéléré.⁸
De plus, les matériaux recyclés permettent de réduire les émissions de GES de 80 % par rapport aux extractions primaires.⁹
 
Mais l’impact est aussi géopolitique :
•Les pays industrialisés capables de développer des infrastructures de recyclage (Europe, Japon, Corée) peuvent regagner une partie de leur autonomie face aux monopoles miniers.
•Le recyclage devient une arme industrielle douce, une manière de sécuriser la chaîne d’approvisionnement sans expansion coloniale.
•L’Europe pourrait y trouver son seul véritable levier de souveraineté : transformer les batteries en fin de vie en ressource stratégique.
 
La production européenne se développe, notamment avec des acteurs comme Umicore (Belgique), Northvolt (Suède) et Eramet (France), qui renforcent la capacité continentale à recycler et revaloriser les matériaux critiques.
 
Toutefois, l’IEA rappelle que même dans les scénarios les plus ambitieux, le recyclage ne suffira pas à combler la demande croissante.
Il s’agit d’un pilier complémentaire : non pas une alternative à l’extraction, mais une source secondaire de puissance.
 
5. Vers un réalisme écologique
 
La question du XXIᵉ siècle n’est plus : comment sauver la planète ?
C’est : qui dirigera la transition ?
 
Les puissances qui domineront seront celles capables de :
•maîtriser l’intégralité des filières (extraction → raffinage → recyclage),
•intégrer l’écologie dans leur stratégie de puissance,
•concevoir des politiques d’alliance industrielle et technologique.
 
L’Europe doit cesser d’aborder la transition comme un idéal moral et la traiter pour ce qu’elle est : une économie de guerre industrielle verte, où chaque tonne de lithium, chaque usine de batteries, chaque centre de recyclage compte comme un actif stratégique.
 
Conclusion
 
L’écologie a changé de nature : d’un projet moral, elle est devenue un instrument d’hégémonie.
La transition énergétique redéfinit les hiérarchies du pouvoir mondial, entre ceux qui maîtrisent les ressources, les technologies et les flux — et ceux qui les subissent.
 
Comme toujours, ce ne sont pas les plus vertueux qui gagnent, mais les plus stratèges.
Et dans le monde qui vient, la puissance se mesurera moins à la capacité d’extraire qu’à celle de recycler.
 
 

 


1.International Energy Agency, The Role of Critical Minerals in Clean Energy Transitions, 2023.
2.IEA, Global Battery Demand Report, 2024.
3.US Geological Survey, Mineral Commodity Summaries, 2023.
4.BloombergNEF, Battery Raw Materials Market Share, 2024.
5.S&P Global Market Intelligence, Asia’s Battery Metals Investments, Q1 2025.
6.IEA, World Energy Outlook, 2024.
7.IEA, Global Lithium Recycling Projections, 2025.
8.Circular Energy Solutions, Future Scenarios for Lithium Supply, 2024.
9.European Environment Agency, Environmental Impact of Battery Recycling, 2023.


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