28 Mar 2026
Julien Bonnot
Pourquoi les guerres futures se joueront au niveau des systèmes
Par Julien Bonnot
Genève
La fin d’un paradigme
Depuis paix de Westphalie, la guerre s’est pensée comme un instrument de décision. Elle visait à trancher un rapport de force, à imposer une volonté, à produire un ordre. Même dans ses formes industrielles les plus extrêmes, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, elle conservait cette fonction : la victoire, aussi coûteuse fût-elle, produisait une forme de stabilisation. Ce paradigme s’épuise. La guerre contemporaine ne produit plus de décision durable. Elle transforme les systèmes dans lesquels elle s’inscrit, sans jamais les stabiliser pleinement.
Le déplacement du centre de gravité
Ce basculement tient à un déplacement du centre de gravité. Il ne se situe plus dans la destruction des forces adverses, mais dans la perturbation des systèmes qui les soutiennent. Énergie, logistique, flux financiers, circulation maritime : ce sont ces structures invisibles qui conditionnent désormais la capacité d’un État à agir. Dès lors, la guerre ne vise plus prioritairement le territoire. Elle vise la continuité fonctionnelle.
Le Moyen-Orient comme laboratoire
Ce qui se déroule aujourd’hui au Moyen-Orient doit être compris comme une phase expérimentale. Il ne s’agit pas simplement d’un conflit régional, mais d’un espace où s’éprouve une nouvelle grammaire stratégique. Les frappes ne cherchent plus uniquement à dégrader des capacités militaires. Elles visent à introduire de l’incertitude dans les systèmes : ralentir, fragmenter, désorganiser. Le conflit ne se mesure plus seulement en destructions visibles, mais en perturbations cumulatives.
La disparition des seuils
Pendant des décennies, certaines infrastructures étaient implicitement sanctuarisées. Non par principe moral, mais par calcul. Leur destruction risquait de produire des effets en chaîne impossibles à contenir. Ce cadre s’effondre. Les infrastructures énergétiques, hydriques et économiques entrent progressivement dans la logique opérationnelle. Ce qui relevait hier de l’escalade devient aujourd’hui un instrument. La rationalité stratégique elle-même se transforme.
Rationalités divergentes
Une part essentielle de l’incompréhension occidentale réside dans l’hypothèse d’une rationalité partagée. Or, tous les acteurs ne poursuivent pas les mêmes objectifs, ni selon les mêmes horizons temporels. Pour certains, le conflit est existentiel. Il ne s’agit pas d’optimiser une position, mais d’assurer une continuité historique et politique. Dans ce cadre, le risque n’a pas la même signification. La dissuasion perd en efficacité. Le temps cesse d’être une contrainte et devient un facteur de structuration.
Le temps comme variable stratégique
Les démocraties industrielles restent fortement contraintes par le temps court : cycles politiques, contraintes économiques, pression de l’opinion. À l’inverse, les acteurs engagés dans des stratégies de long terme peuvent intégrer la durée comme ressource. Le temps produit alors des effets différenciés : il fragilise certains systèmes, en renforce d’autres. Il ne s’agit plus seulement de résister dans le temps, mais d’en faire un levier.
La mutation de la finalité militaire
Dans ce contexte, la finalité de la guerre évolue. La destruction n’est plus l’objectif central. La paralysie fonctionnelle le devient. Un système énergétique perturbé, une chaîne logistique fragmentée, un flux maritime incertain peuvent produire des effets stratégiques supérieurs à la destruction directe de forces. La guerre se déplace vers l’interruption.
La vulnérabilité des puissances projetées
Les grandes puissances, en particulier les États-Unis, conservent une supériorité militaire indéniable. Mais cette supériorité repose sur des architectures complexes : bases avancées, réseaux logistiques, corridors maritimes. Ces architectures, qui permettent la projection, constituent également des points de vulnérabilité. La puissance, en s’étendant, s’expose. Ce phénomène introduit une tension structurelle entre capacité et résilience.
Ormuz et la logique de l’incertitude
Le détroit d’Ormuz illustre cette transformation. Sa fermeture physique n’est pas nécessaire pour produire des effets stratégiques majeurs. Il suffit d’en altérer la fiabilité. Dans un système globalisé, la perception du risque suffit à modifier les flux. L’incertitude devient ainsi un instrument de puissance à part entière.
Une guerre sans extérieur
Dans un environnement systémique, la distinction entre acteurs directs et indirects tend à s’effacer. Les alliés, les partenaires économiques, les infrastructures critiques deviennent partie intégrante du champ de confrontation. Le conflit n’est plus circonscrit. Il se diffuse à travers les interconnexions.
L’impossibilité de la victoire
La conséquence de ces évolutions est majeure. La guerre ne peut plus être gagnée au sens classique. Aucune victoire ne permet de restaurer un ordre stable. Aucune escalade ne garantit la domination. Aucune désescalade ne permet un retour à l’état antérieur. La guerre cesse d’être un instrument de résolution.
Conclusion
Nous entrons dans une phase où les conflits ne se terminent plus véritablement. Ils se transforment, se déplacent, se recomposent. Dans cet environnement, la question centrale n’est plus celle de la victoire. Elle est celle de la soutenabilité. Quels systèmes peuvent absorber le choc, maintenir leur cohérence et éviter la désagrégation ? C’est à ce niveau, désormais, que se joue la hiérarchie des puissances.
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