Guerre

28 Mar 2026

Guerre, lithium et dépendances invisibles : Taïwan au cœur d’un système militarisé

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Brigitte Angelini

Militante écologiste

Alors que les tensions entre les États-Unis, Israël et l’Iran monopolisent l’attention médiatique, l’essentiel échappe encore largement à l’analyse dominante. Derrière les discours sur le pétrole ou l’inflation mondiale se dessine une réalité plus profonde : celle d’une guerre inscrite dans la lutte pour le contrôle des chaînes d’approvisionnement qui alimentent les technologies militaires contemporaines.

Au cœur de ce système se trouve le détroit d’Ormuz. Bien plus qu’un simple corridor énergétique, il constitue un nœud vital pour le transport de matières premières indispensables à l’industrie globale. Parmi elles, le soufre joue un rôle discret mais central : transformé en acide sulfurique, il permet l’extraction de métaux stratégiques tels que le lithium, le cobalt ou le cuivre.

Or, c’est précisément le lithium qui révèle aujourd’hui la face cachée des guerres modernes. Élément clé des batteries avancées, des systèmes de stockage d’énergie et des équipements électroniques, il est devenu indispensable aux armées contemporaines. Drones, systèmes de communication, dispositifs embarqués : tous reposent sur cette ressource extraite, transformée et acheminée à travers des chaînes d’approvisionnement longues, complexes et vulnérables.

C’est ici qu’intervient Taïwan. L’île n’est pas seulement un centre majeur de production de semi-conducteurs ; elle est un maillon critique dans la transformation des matières premières en composants technologiques de haute précision. Sans ces infrastructures industrielles, une partie significative des capacités militaires occidentales serait paralysée.

Mais cette centralité révèle aussi une fragilité. Taïwan dépend fortement d’importations d’énergie et de matières premières, dont une partie transite par des zones instables comme le Moyen-Orient. Toute perturbation dans le détroit d’Ormuz peut ainsi se répercuter jusqu’aux chaînes de production taïwanaises, affectant indirectement la fabrication d’équipements militaires utilisés à l’échelle mondiale, notamment par les États-Unis.

Ce constat met en lumière une contradiction fondamentale : la puissance militaire américaine repose sur des chaînes d’approvisionnement globalisées qu’elle ne contrôle pas entièrement. À mesure que les tensions s’intensifient, ces chaînes se fragilisent, révélant une dépendance structurelle souvent dissimulée derrière le discours de domination technologique.

Dans ce contexte, les États-Unis se trouvent progressivement contraints de diversifier et de réinventer leurs modes d’approvisionnement en matériel militaire, face à l’instabilité croissante des flux internationaux. Ce phénomène s’apparente à un début de désarticulation d’un système fondé sur l’accès illimité aux ressources mondiales.

À l’inverse, l’Iran offre un contre-exemple révélateur. Soumis à des décennies de sanctions, le pays a été contraint de développer des capacités internes de production. Cette trajectoire imposée a conduit à une forme d’autosuffisance relative, notamment dans certains secteurs stratégiques. Là où les puissances occidentales dépendent de chaînes longues et vulnérables, l’Iran a progressivement construit une autonomie qui, dans un contexte de crise globale, apparaît comme un facteur de résilience.

D’un point de vue écologiste et pacifiste, cette situation soulève une question essentielle : que révèle réellement cette guerre ? Plus qu’un affrontement militaire, elle expose un système mondial fondé sur l’extractivisme, la dépendance technologique et la militarisation des ressources.

Le lithium, souvent présenté comme une ressource de la « transition énergétique », apparaît ici dans une autre lumière : celle d’un élément au cœur d’un appareil de guerre globalisé. Son extraction détruit des écosystèmes, son transport dépend de routes instables, et son utilisation alimente des technologies qui prolongent les logiques de conflit.

Ainsi, la guerre ne se joue pas seulement sur les champs de bataille, mais le long de chaînes invisibles reliant mines, ports, usines et centres technologiques. Le détroit d’Ormuz, le lithium et Taïwan ne sont pas des éléments isolés : ils constituent les nœuds d’un système interdépendant, où une rupture locale peut provoquer des effets en cascade à l’échelle mondiale.

Dans un monde confronté à des crises écologiques majeures, cette dépendance croissante aux ressources critiques interroge la viabilité même du modèle militaro-industriel. Elle révèle surtout une impasse : celle d’un système qui, pour maintenir sa puissance, détruit les conditions mêmes de sa propre stabilité.

Face à cela, une alternative émerge en creux : celle d’un désarmement des dépendances, d’une relocalisation des besoins essentiels, et d’une remise en question radicale des logiques de guerre qui structurent encore l’économie mondiale.


photo: Un système de défense aérienne Patriot est déployé dans un parc à Taipei en juillet 2025, lors des exercices annuels Han Kuang de Taïwan. © Reuters


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