04 Oct 2026
Tired Earth
Par la rédaction
Le lien entre les deux n’a jamais été imprimé sur une banderole. Il traverse pourtant le golfe Persique, les marchés pétroliers de Rotterdam, les bureaux du Trésor français, et finit par s’échouer sur le béton froid d’un lycée de Créteil.
Le vendredi 2 octobre 2026, 735 établissements scolaires français étaient « touchés » par le mouvement lycéen, selon le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray . Les jours précédents, environ 2 000 personnes avaient été placées en garde à vue, « dont 90 % de mineurs » . Des centaines de policiers et de gendarmes blessés . Un policier roué de coups à Belfort, hospitalisé après avoir perdu connaissance .
Sept mois plus tôt, à l’autre bout d’une chaîne économique et politique que presque personne n’avait anticipée, une école primaire de filles était bombardée à Minab, dans le sud de l’Iran.
Le lien entre les deux n’a jamais été imprimé sur une banderole. Il traverse pourtant le golfe Persique, les marchés pétroliers de Rotterdam, les bureaux du Trésor français, et finit par s’échouer sur le béton froid d’un lycée de Créteil.
Minab, 28 février 2026
Ce jour-là, l’école primaire Shajareh Tayyebeh, située dans la ville côtière de Minab, à quelques kilomètres du détroit d’Ormuz, est touchée par une frappe aérienne. Le bilan évoque au moins 159 écolières tuées, âgées de 7 à 12 ans .
Les images, authentifiées par plusieurs médias internationaux, montrent des décombres, des cartables, une fresque colorée représentant des enfants et des crayons . Trois jours après, le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme réclame une enquête « rapide, impartiale et approfondie » .
La guerre, elle, a continué.
Le prix du baril, le prix des classes
Le déclenchement du conflit impliquant l’Iran le 28 février 2026 a provoqué une hausse brutale des cours : le baril de Brent est passé d’environ 70 dollars à près de 115 dollars, tandis que le prix du gaz a plus que doublé, de 35 à 75 euros le MWh .
En France, l’onde de choc a mis quelques semaines à se propager. En septembre 2026, l’INSEE constatait une inflation à 3 %, contre 2,4 % en août, avec une flambée des prix de l’énergie de 21,2 % sur un an . Le gouvernement a annoncé des aides ciblées : 20 centimes par litre pour les pêcheurs et les transporteurs, 4 centimes pour les agriculteurs dans un premier temps, avant de multiplier par quatre l’aide agricole .
Mais les aides ciblées ne bouchent pas le trou budgétaire. La guerre a un coût : surcoût de la dette, dépenses militaires supplémentaires, inflation qui ronge les marges de manœuvre. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a dû trouver des économies. L’éducation en a fait les frais.
Pour la rentrée 2026, 3 256 postes d’enseignants ont été supprimés — 1 891 dans le premier degré, 1 365 dans le second . Grâce à la mobilisation syndicale, 438 postes ont été sauvés. Mais « 90 % des suppressions programmées demeurent » .
17 septembre, Créteil
Le mouvement lycéen ne commence pas par une grande cause nationale. Il commence par des revendications locales, au lycée Saint-Exupéry de Créteil, en soutien à des enseignants en grève qui réclament davantage de personnel et de moyens . Les élèves demandent le remplacement des professeurs absents, le renforcement des équipes de direction et de santé scolaire. Des revendications d’une banalité désarmante.
Puis le mouvement s’étend. Les revendications s’élargissent : conditions d’études, emplois du temps moins lourds, restauration scolaire, inégalités entre établissements . Juliette Masson, 17 ans, élève de terminale au lycée Clemenceau de Montpellier, résume : « Pas assez de tables. On n’a pas d’infirmières, pas de surveillants, et tout ce qu’on fait pour nous, c’est nous enlever nos téléphones. » Elle ajoute : « Parcoursup, on joue notre avenir avec un algorithme, rien ne va. »
Ce ne sont pas des slogans révolutionnaires. Ce sont des constats d’abandon.
Le mouvement est né de revendications locales. Mais il a grandi parce que le terrain était fertile : des milliers de professeurs non remplacés, des bâtiments délabrés, un sentiment d’abandon dans les territoires déjà fragilisés.
Ce que les lycéens ne savent peut-être pas
Le lien entre Minab et Créteil n’est pas direct. Il n’est pas mécanique. Il est structurel.
La France n’a pas participé à la guerre. Elle l’a condamnée, du bout des lèvres. Elle a refusé le survol de son territoire par des avions transportant des armes vers Israël. Mais elle n’a pas pu empêcher la guerre. Elle n’a pas pu empêcher la flambée des prix de l’énergie. Elle n’a pas pu empêcher que le surcoût de la dette, la baisse de la consommation, la hausse des dépenses militaires et les aides d’urgence se traduisent par une équation budgétaire intenable.
Et dans cette équation, l’éducation est la variable d’ajustement.
Le budget 2026 du gouvernement Lecornu prévoyait, dans sa version initiale, la création de 2 000 postes supplémentaires dans l’éducation nationale, notamment pour accueillir les enfants en situation de handicap . Ces promesses n’ont pas résisté à la guerre. La réalité des suppressions de postes l’a emporté.
Ce n’est pas la première fois que la guerre se paie dans les salles de classe. Mais rarement la chaîne avait été aussi visible : du détroit d’Ormuz à un lycée de Créteil, en passant par les marchés pétroliers et les tableaux Excel du ministère de l’Économie.
« On proteste contre un monde qui ne nous demande pas notre avis »
Un lycéen interrogé lors des blocages a dit cette phrase. Elle n’était peut-être pas destinée à devenir un slogan. Mais elle dit l’essentiel.
Les lycéens français ne bloquent pas leurs établissements parce qu’ils ont lu un rapport sur le détroit d’Ormuz. Ils les bloquent parce qu’il fait froid en hiver dans leurs classes, parce que leurs professeurs ne sont pas remplacés, parce qu’ils ont le sentiment que leur avenir se joue sur un algorithme et que personne ne les écoute.
Mais derrière ce sentiment d’abandon, il y a une réalité plus vaste. Une guerre à 5 000 kilomètres. Un détroit fermé. Un baril qui flambe. Un budget qui se resserre. Et une décision, prise quelque part dans les couloirs de Bercy ou de Matignon, de faire porter le poids de tout cela sur les épaules de ceux qui n’ont jamais eu voix au chapitre.
Le gouvernement français n’a pas voulu cette guerre. Il n’a pas pu l’arrêter. Et ce sont les lycéens qui en paient le prix — dans leurs classes, dans leurs emplois du temps, dans leurs rêves d’avenir.
De Minab à Créteil, la distance est de 5 000 kilomètres. Le trajet, lui, ne prend que quelques mois.
Image de bannière:
À droite : Les ruines de l'école primaire Shajareh Tayyebeh à Minab, Iran, après le bombardement au missile américain Tomahawk le 28 février 2026, causant la mort de plus de 165 élèves. À gauche : Un feu de poubelle devant le lycée des Menuts à Bordeaux, France, lors d'une manifestation lycéenne contre le manque de moyens éducatifs, le 1er octobre 2026
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