05 May 2025

Interview de Fatih Karakaya, journaliste et chef du service français de Yeni Şafak

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Fatih Karakaya

Français

On assiste à une criminalisation des voix qui dénoncent un génocide, tandis qu’aucune condamnation ferme n’est formulée contre ceux qui soutiennent ces crimes.

Vous avez critiqué les bombardements russes en Syrie et semblez porter un regard acéré sur les conflits internationaux. Concernant la guerre entre la Russie et l’Ukraine, diriez-vous que l’implication de la France aggrave les tensions nucléaires mondiales ?
 
La France, malheureusement, ne semble pas œuvrer en faveur de la paix. Elle cherche à contraindre la Russie par la force, mais la Russie n’est ni le Yémen ni la Syrie : c’est une puissance nucléaire majeure. Pour s’y confronter, la France dépend d’alliés solides et d’une Europe unie, or même au sein de l’Union européenne, certains pays affichent des positions prorusses. En France même, on a l’impression que certains médias, comme CNews, et certains partis politiques, comme le Rassemblement National, relayent ces discours. Dans ce contexte, comment faire confiance à nos élites pour désamorcer les tensions ? D’autant plus qu’eux ne subiront pas les conséquences directes d’un conflit généralisé : ce sont nos enfants et nous-mêmes qui serions en première ligne. Le fait que ces puissances possèdent l’arme nucléaire rend la situation d’autant plus dangereuse : on parle certes de dissuasion, mais qu’arrivera-t-il si un "fou" décide d’en faire usage ? Ce ne serait plus une menace abstraite, mais la mise en œuvre réelle d'une arme de destruction massive. 
 
Vous avez souvent dénoncé des dynamiques de pouvoir mondial. Pensez-vous qu’en se plaçant en première ligne de ce conflit (parapluie nucléaire, aide militaire, etc.), la France sacrifie sa souveraineté et contribue à l’escalade de la tension militaire qui menace à la fois l’environnement et la population civile ?
 
La France n’a plus les moyens d’agir seule, elle a besoin d’alliés. Mais son discours perd toute crédibilité, tant ses positions sont en contradiction flagrante avec les valeurs qu’elle prétend défendre. Face à la Russie, elle adopte une posture guerrière, mais face à Israël, responsable de massacres infiniment plus lourds en vies civiles, elle reste silencieuse, voire complice, en piétinant le droit international. Il suffit d’écouter les déclarations aberrantes de la diplomatie française sur le mandat d’arrêt de la CPI pour mesurer à quel point le droit est désormais relégué au second plan. Comment la France peut-elle encore prétendre donner des leçons au reste du monde ? On assiste à une criminalisation des voix qui dénoncent un génocide, tandis qu’aucune condamnation ferme n’est formulée contre ceux qui soutiennent ces crimes. Dès lors, qui pourrait encore écouter la France ? Et rappelons-le : ce que fait la Russie en Ukraine est loin, en termes de destruction, de ce que l’armée israélienne a infligé à Gaza. Lorsqu’on participe directement ou indirectement à la destruction d’une région entière, parler d’enjeux environnementaux relève d’une hypocrisie totale. Aujourd’hui, deux millions de Gazaouis sont confrontés à la famine, et la priorité de la France serait d’entrer en guerre contre la Russie ? C’est incompréhensible. 
 
En tant que voix sensible aux enjeux environnementaux, comment jugez-vous l’interventionnisme militaire français, notamment dans les coalitions soutenues par les États-Unis, dans les crises environnementales ou alimentaires ?
 
La France a perdu toute crédibilité à l’échelle internationale, sauf peut-être aux yeux de Netanyahu, lui-même poursuivi par la CPI. Elle est rejetée de l’Afrique, a perdu son influence au sein même de l’Europe, désormais dominée par des pays qui ne partagent pas toujours une vision pro-européenne. Mais elle continue à produire et à vendre des armes, qui sont l’une des pires sources de destruction environnementale. Comment demander à la population de faire des efforts pour la planète, quand les guerres détruisent infiniment plus ? C’est une hypocrisie manifeste. La France ne peut plus donner de leçons en matière de paix ou d’environnement tant qu’elle ne remettra pas en cause ce double discours. 
 
Selon vous, la France pourrait-elle jouer un rôle différent dans la crise ukrainienne, en s’émancipant de l’influence américaine pour promouvoir une diplomatie indépendante, ou est-elle condamnée à rester un pion dans un jeu géopolitique qui ignore les conséquences écologiques et humaines ?
 
La France devrait retrouver ce qui faisait sa grandeur : les principes portés par la Déclaration des droits de l’homme, qui ont inspiré le monde entier. Mais aujourd’hui, elle a perdu toute attractivité, même sur le plan universitaire : le nombre d’étudiants étrangers baisse, signe d’une perte de rayonnement. Cette situation est directement liée à une politique sécuritaire et xénophobe, menée successivement par Darmanin et maintenant Retailleau, qui dénature les valeurs françaises. Si la France veut redevenir une nation respectée et écoutée, elle doit d’abord se respecter elle-même. Cela implique de retrouver une ligne diplomatique indépendante, cohérente avec les droits humains et le droit international. À défaut, elle continuera de n’être qu’un pion dans un jeu géopolitique cynique, sourd aux drames humains et écologiques.


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