La société de surconsommation, du moindre coût et du tout jetable a mis le plastique au centre de nos vies et de nos sociétés.
Interview d'Émilie Agnoux, co-fondatrice du Think tank Le Sens du Service Public

Cette interview a été réalisée par Brice Garreau

 

Il est temps de mettre fin à la prolifération du plastique. Selon vous, quel est le succès jusqu'à présent de la France dans ce domaine ?

Le problème de la pollution plastique est longtemps resté en dehors des radars du débat public et des préoccupations du personnel politique. Une prise de conscience s’amorce. La France semble aujourd’hui vouloir jouer un rôle sur la scène internationale. Il faudra voir ce que nous arrivons concrètement à obtenir mais surtout à faire déjà ce qu’il faut à notre niveau et au niveau européen. C’est un sujet politiquement perçu comme peu valorisant. Les représentations associées à la question des déchets permettent malheureusement assez peu de rayonner politiquement. La pensée politique est d’ailleurs encore relativement limitée en la matière, car au-delà des déchets plastiques, bien visibles, il y a toute la question des plastiques invisibles présents dans de très nombreux biens que nous utilisons au quotidien.

La réglementation et les contrôles mis en place sont beaucoup trop limités à ce jour. C’est d’ailleurs là que réside probablement le principal frein actuellement, tant les plastiques ont envahi nos modes de vie, de production et de consommation. Nous en sommes devenus extrêmement dépendants. La société de surconsommation, du moindre coût et du tout jetable a mis le plastique au centre de nos vies et de nos sociétés.

Le plastique représente aujourd’hui le 3e matériau le plus fabriqué au monde ! De fait, il nous a facilité la vie et celle des industriels. Ce changement de modèle sera forcément long, d’où l’importance d’imposer des règles très strictes en amont de la chaîne, au niveau de la production. Enfin, l’enjeu institutionnel, de gouvernance, demeure central pour mieux lutter contre les plastiques. Aujourd’hui la mobilisation des différents acteurs reste perfectible. Par exemple, la gestion des déchets relève de la compétence des collectivités locales, qui régulièrement délèguent la mise en œuvre à des grands opérateurs privés. La gestion des déchets s’est longtemps focalisée sur l’optimisation des circuits de collecte, puis le tri, désormais la valorisation. La réduction à la source reste un vaste champ encore largement inexploré. L’équation est encore plus complexe quand les revenus des acteurs publics ou privés sont corrélés aux quantités de déchets produites, ce qui incite peu à les réduire. Et comme les collectivités ne gèrent que la filière aval des déchets, elles sont très dépendantes des règlementations et des contraintes qui sont mises ou non sur les producteurs.

Enfin, je reste stupéfaite devant notre consommation de bouteilles d’eau en plastique alors que nous avons au robinet une eau de relativement bonne qualité en France. Bien sûr il faut continuer à travailler à l’amélioration de cette eau. Mais on ne peut plus continuer comme cela. Et de grandes entreprises productrices de boissons en bouteilles ne peuvent plus continuer à piller nos ressources naturelles en eau et à en faire un objet commercial.

Ces déchets sont encore dispersés dans la nature. Que faire ?

C’est vraiment important de mettre l’accent sur ce que nous avons fait par le passé, et pas seulement sur ce que nous ferons dans le futur. Nous avons affaire à une véritable bombe à retardement : 30 millions de tonnes de déchets plastiques ont été accumulés dans les mers et océans, près de 110 millions de tonnes de déchets plastiques ont été accumulés dans les cours d'eau et le plus inquiétant encore...97% des déchets plastiques accumulés sont dans les milieux terrestres et se disperseront sur plusieurs millénaires ! Le défi est titanesque ! Les effets sur l’ensemble de la chaîne du vivant sont dramatiques.

D’abord il me semble important de faire payer la dépollution par les principaux responsables, à savoir des industriels qui ont contribué à créer la dépendance au plastique et ont disséminé des quantités de polluants plastiques partout dans la nature. Il serait encore plus scandaleux que le coût de la dépollution pèse uniquement sur les citoyens et citoyennes, quand certaines entreprises se sont enrichies sur le dos de l’environnement et de notre santé. Ensuite, l’urgence de la dépollution nécessite d’investir fortement dans la recherche et l’innovation. Là encore, les acteurs privés doivent y contribuer.

La dépollution suppose également de renforcer les coopérations à l’échelle européenne et internationale car nous avons beaucoup exporté nos déchets et tous les pays n’ont pas les moyens d’assumer le coût de la dépollution dont nous sommes pourtant responsables.

Enfin, comme le font déjà nombre d’associations ou de citoyens, nous pouvons organiser une grande mobilisation citoyenne pour participer à la dépollution, dans des conditions sanitaires sécurisées bien évidemment. Plutôt que le SNU (Service National Universel) dont s’enorgueillit le Gouvernement, nous pourrions instaurer des missions écologiques pour les jeunes à qui nous léguons une planète en mauvais état. Nous pourrions d’ailleurs imaginer des missions intergénérationnelles pour faire aussi contribuer les précédentes générations, qui ont grandi dans la civilisation du tout plastique.

La pollution plastique étouffe le monde. Pourquoi les gouvernements des pays développés traitent-ils le tiers monde comme leur poubelle ?

C’est malheureusement un comportement néo-colonial que l’on retrouve sur bien des sujets. Il est bien pratique au demeurant pour nos gouvernements et nos industriels de rendre cette pollution la plus invisible et la moins gênante possible. Nous exportons nos plastiques comme nous exportons nos émissions de gaz à effet de serre en les déportant vers des pays pauvres ou en développement. Plus le niveau de développement de ces pays augmente, moins ils acceptent nos pollutions d’ailleurs. Envoyer nos déchets vers ces pays, c’est une manière de traiter le problème peu coûteuse financièrement et politiquement. Et ainsi de ne pas remettre en cause les racines du problème en externalisant les conséquences.

Le traité mondial contre la pollution plastique et les négociations internationales : des pays comme la Chine et les États-Unis ne respectent pas leurs engagements comme Accord de Paris. Le monde devrait s'unir contre ces pays. Qu'en pensez-vous ?

Bien sûr, il faut jouer le rapport de forces avec les pays qui ne veulent pas jouer le jeu et qui sont les principaux responsables de la pollution. Pour cela la diplomatie, les coalitions internationales, les accords multi-latéraux contraignants doivent être mobilisés à plein. Mais il faut aussi être en capacité de proposer un contre-modèle, démontrer qu’on peut inventer d’autres référentiels sociaux, innover dans nos usages et nos biens du quotidien…pour cela la France a nécessairement besoin de l’Europe.

Enfin, nous devons en finir avec notre naïveté et notre passivité. Nous avons été les bouffons de la mondialisation en Europe. Nous avons appliqué avec le plus de scrupules les règles de libre échange à l’échelle internationale, quand d’autres mobilisaient de puissants mécanismes de protection de leur modèle de société et de leur marché. Nous devons aussi faire pareil en Europe et faire en sorte que les produits que nous importons respectent des règles sociales et environnementales à la hauteur des exigences que nous nous appliquons sur le sol européen. Le commerce doit aussi redevenir un instrument dans le rapport de forces mondial. Cela suppose de pouvoir embarquer avec nous les opinions publiques européennes.

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A Alice Hooffmans

By eliminating plastic from the life cycle How difficult is life?

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L La vie en rose

Pour parvenir à un accord final en 2024, cinq sessions de négociations ont été identifiées : la première étape des négociations a eu lieu en Uruguay en novembre 2022 ; la deuxième étape aura lieu à Paris, à partir du 29 mai prochain ; trois autres réunions se tiendront fin 2023 et à deux reprises en 2024.

il y a 11 mois

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