La géopolitique des intelligences artificielles est peut-être le terrain de compétition le plus structurant des prochaines décennies — et l'un des moins compris.
Genève, mai 2026
Nous débattons des armées, des monnaies, des alliances. Pendant ce temps, la bataille la plus décisive du XXIe siècle se joue silencieusement, dans les centres de données, les corpus d'entraînement et les architectures algorithmiques.
La géopolitique des intelligences artificielles est peut-être le terrain de compétition le plus structurant des prochaines décennies — et l'un des moins compris.
DES OUTILS QUI SEMBLENT UNIVERSELS — ET NE LE SONT PAS
Les grands modèles de langage parlent toutes les langues, répondent à toutes les questions et s'adressent à tous les continents. Cette apparente universalité constitue précisément leur puissance politique — et leur ambiguïté stratégique.
Car aucun modèle n'est neutre.
Chaque intelligence artificielle reflète la civilisation, les intérêts et les structures de pouvoir qui l'ont produite.
xAI et son modèle Grok, entraîné massivement sur X, évoluent dans un environnement marqué par un libertarianisme technologique américain mêlé à une logique populiste et conflictuelle.
OpenAI et ChatGPT incarnent davantage un consensus technocratique occidental soucieux de stabilité réglementaire, de modération et de compatibilité avec les sensibilités institutionnelles américaines et européennes.
Les modèles chinois comme ceux de Baidu ou Alibaba Group sont explicitement alignés sur les priorités stratégiques du Parti communiste chinois.
Anthropic et Claude traduisent quant à eux une culture californienne centrée sur la sécurité, la réduction du risque et la prudence normative.
Aucun de ces systèmes n'offre une fenêtre objective sur le monde.
Tous transportent des présupposés civilisationnels, des hiérarchies implicites et des angles morts.
La véritable question n'est donc pas de savoir si les modèles sont biaisés — ils le sont tous — mais dans quelle direction ils orientent la perception du réel, et au service de quelle vision du monde.
LA GÉOPOLITIQUE DES DONNÉES
Les déséquilibres des modèles ne sont pas toujours idéologiques. Ils sont souvent structurels.
Un système entraîné majoritairement sur des contenus anglophones reproduira mécaniquement une hiérarchie implicite des références, des priorités et des cadres d'analyse. L'histoire mondiale vue depuis New York, Londres ou San Francisco n'est pas celle perçue depuis Lagos, Moscou, Téhéran ou Pékin.
Ce phénomène est plus profond qu'une simple censure.
Il définit ce qui devient visible, légitime et digne d'intérêt — et ce qui demeure périphérique ou inexistant.
Les exemples concrets ne manquent pas. Interrogez un modèle occidental sur les origines de la guerre en Ukraine : il cadrera naturellement le conflit autour de l'agression russe et de la résistance ukrainienne. Posez la même question à un modèle chinois : la réponse intégrera systématiquement l'élargissement de l'OTAN, les intérêts occidentaux en jeu et la responsabilité partagée des grandes puissances.
Ni l'un ni l'autre ne ment nécessairement.
Chacun sélectionne, hiérarchise et contextualise selon sa propre architecture cognitive.
Le véritable pouvoir des modèles réside peut-être là : non pas imposer explicitement une vérité, mais définir silencieusement le périmètre du pensable.
C'est une forme de puissance considérable, d'autant plus efficace qu'elle demeure largement invisible pour l'utilisateur.
L'INFRASTRUCTURE COMME PUISSANCE
Derrière les débats éthiques sur l'intelligence artificielle se cache une réalité plus brutale : les modèles dépendent d'infrastructures stratégiques.
Semi-conducteurs avancés, GPU, accès énergétique, centres de données, cloud souverain, câbles sous-marins et capacités de calcul deviennent des instruments de puissance comparables aux routes maritimes ou aux ressources pétrolières du XXe siècle.
La domination des processeurs avancés par quelques entreprises américaines comme NVIDIA, ainsi que la dépendance mondiale aux capacités de production de Taiwan Semiconductor Manufacturing Company, créent une asymétrie stratégique majeure.
Inversement, la Chine cherche méthodiquement à construire une autonomie technologique complète — des semi-conducteurs jusqu'aux modèles eux-mêmes.
L'intelligence artificielle n'est donc pas seulement une compétition logicielle.
C'est une bataille industrielle, énergétique et civilisationnelle.
GROK, MUSK ET LA CONTRADICTION STRUCTURELLE
Le cas Grok illustre parfaitement les contradictions du nouveau capitalisme géopolitique.
Elon Musk est simultanément un acteur proche du courant trumpiste, un industriel dont les intérêts économiques restent profondément liés au marché chinois via Tesla, et le propriétaire de la plateforme servant de base d'entraînement à son modèle.
Cette position produit une tension structurelle difficilement soluble.
Le modèle doit-il refléter la rivalité stratégique américaine avec Pékin ?
Ou préserver les intérêts économiques transnationaux de son propriétaire ?
Ou tenter de concilier les deux selon les circonstances ?
Nous assistons ici à une évolution majeure : la dénationalisation des infrastructures cognitives.
Ce que Samuel Huntington observait autrefois chez certaines élites économiques s'applique désormais aux systèmes informationnels eux-mêmes.
Quand un acteur privé dont les revenus dépendent partiellement de Pékin construit le modèle d'IA que des millions d'utilisateurs américains consultent pour comprendre le monde, la question de l'indépendance cognitive acquiert une dimension stratégique nouvelle.
LA STRATÉGIE CHINOISE
Pékin a probablement compris avant la plupart des capitales occidentales que les modèles d'IA sont des instruments de souveraineté culturelle autant que technologique.
Les modèles chinois ne se limitent pas à filtrer certains sujets sensibles. Ils participent activement à la diffusion d'une lecture spécifique de l'histoire, des relations internationales et du rôle de la Chine dans le monde.
Un utilisateur interrogeant un modèle chinois sur Taïwan obtiendra généralement une réponse cadrant l'île comme une province chinoise en attente de réunification — non comme une interprétation politique parmi d'autres, mais comme un fait présenté comme établi.
La même question posée à un modèle occidental produira un cadrage radicalement différent.
Ce ne sont pas simplement deux réponses concurrentes.
Ce sont deux architectures mentales concurrentes, déployées à l'échelle planétaire.
Cette approche s'inscrit dans la logique stratégique chinoise de long terme : patience, cohérence et continuité.
L'intelligence artificielle devient ainsi un vecteur de narration globale capable d'influencer durablement des centaines de millions — demain des milliards — d'utilisateurs.
L'EUROPE ABSENTE
Face à cette bataille, l'Union européenne occupe une position inconfortable.
Elle a produit le cadre réglementaire le plus ambitieux du monde avec l'AI Act, sans pour autant générer les modèles dominants qui structurent l'espace cognitif mondial.
L'Europe régule une industrie qu'elle ne contrôle pas, fixe des règles pour des outils qu'elle n'a pas construits, et tente d'imposer des normes dans un environnement technologique largement dominé par les États-Unis et la Chine.
Mais pourquoi cette incapacité structurelle à produire ?
Plusieurs facteurs se combinent et se renforcent mutuellement.
Le premier est capitalistique. Former et déployer un grand modèle de langage compétitif exige des investissements de l'ordre de plusieurs milliards de dollars, un accès privilégié aux semi-conducteurs les plus avancés, et une capacité à absorber des pertes pendant des années. L'Europe ne dispose pas de l'écosystème de capital-risque capable de financer cette échelle. La Silicon Valley a mis quarante ans à construire cette infrastructure financière. Bruxelles n'a pas de réponse équivalente.
Le second est structurel. Le marché européen est fragmenté entre vingt-sept juridictions, vingt-quatre langues officielles et autant de régimes fiscaux, juridiques et culturels. Construire un modèle d'IA européen crédible supposerait une coordination industrielle que le continent n'a jamais réussi à produire, même dans des secteurs où il avait pourtant une avance historique — l'énergie, les télécommunications, le spatial.
Le troisième est psychologique et politique. L'Europe a intériorisé une culture de la précaution qui, appliquée à l'innovation technologique, devient un frein structurel. L'AI Act — pensé pour protéger les citoyens — a été perçu par une grande partie de l'industrie comme un signal de méfiance avant même que les modèles européens n'existent. On a réglementé l'avenir avant de l'avoir construit.
Il y a enfin une contradiction politique profonde que peu de dirigeants européens osent nommer. L'Europe dépend des modèles américains pour son infrastructure cognitive quotidienne — administrations, entreprises, universités, médias. Cette dépendance est confortable à court terme et stratégiquement dangereuse à long terme. Mais la corriger exigerait des choix politiques et des investissements que les gouvernements européens, pris dans leurs propres crises intérieures, n'ont ni la volonté ni les marges budgétaires d'assumer.
L'Europe n'est pas absente par manque d'intelligence. Elle est absente par manque de volonté politique collective — et par une incapacité chronique à transformer ses valeurs en puissance industrielle.
Ce paradoxe rappelle sa situation géopolitique plus large : une puissance normative importante, mais sans base industrielle et technologique équivalente. Dans un monde redevenu brutalement compétitif, la capacité à édicter des règles ne suffit plus lorsque les infrastructures stratégiques, elles, échappent au continent.
QUI CONTRÔLE LE MODÈLE CONTRÔLE LE RÉCIT
Dans le premier article de cette série, nous écrivions que le sommet Trump–Xi révélait non pas la fin de la puissance américaine, mais la fin de son évidence.
La même dynamique apparaît aujourd'hui dans le domaine des intelligences artificielles.
Car l'utilisateur ordinaire — l'étudiant de Nairobi, le cadre de Séoul ou le journaliste de Buenos Aires — ne choisit pas son modèle en pleine conscience géopolitique. Il choisit celui qui est disponible, rapide, gratuit et intégré à ses usages quotidiens.
Et ce modèle, imperceptiblement, lui apprend à voir le monde d'une certaine manière.
À hiérarchiser certaines causes.
À naturaliser certains cadres d'analyse.
À marginaliser certaines perspectives.
Ce n'est pas de la propagande au sens classique du XXe siècle.
La propagande se voit, se dénonce et se combat.
Le biais cognitif d'un modèle d'IA agit autrement : il s'insinue dans les présupposés, les omissions et les hiérarchies invisibles que chaque requête reproduit sans que l'utilisateur en ait pleinement conscience.
Après les routes maritimes, les pipelines et les câbles sous-marins, les modèles d'intelligence artificielle deviennent à leur tour des infrastructures de puissance.
Les empires du XXIe siècle ne contrôleront pas seulement les territoires, les monnaies ou les mers.
Ils chercheront à contrôler les architectures cognitives à travers lesquelles les sociétés percevront le réel.
Julien BONNOT
Essayiste. Consultant en relations internationales
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