20 Oct 2026
Tired Earth
Par la rédaction
Ce n’est pas une crise d’approvisionnement au sens classique : c’est le résultat d’une guerre lointaine, d’un détroit bloqué, et d’une chaîne de prix qui se répercute jusqu’à la pompe.
Le 17 octobre 2026, la France a connu sa plus grande mobilisation sociale depuis 2023. Le ministère de l’Intérieur annonce 550 000 manifestants, les organisateurs en revendiquent 800 000. Mais derrière ces chiffres, un symbole s’impose : la pompe à essence.
En septembre, le prix moyen du gazole atteignait 2,41 euros le litre, soit une hausse de près de 70 centimes en un an. Au 18 octobre, 595 stations-service étaient en rupture totale de stock, et plus de 2 200 stations connaissaient des pénuries partielles, soit environ 20 % du réseau. Ce n’est pas une crise d’approvisionnement au sens classique : c’est le résultat d’une guerre lointaine, d’un détroit bloqué, et d’une chaîne de prix qui se répercute jusqu’à la pompe.
Mais ce qui a mis le feu aux poudres, c’est la décomposition de ce prix. Une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale révèle que sur les près de 70 centimes de hausse du gazole entre février et septembre 2026, environ 30 centimes sont dus à l’augmentation des marges de raffinage, et 29 centimes à la hausse du brut. En d’autres termes, la flambée ne vient pas seulement de l’étranger. Elle vient aussi de ceux qui raffinent.
Le « trésor » des raffineries
Le 15 octobre 2026, TotalEnergies a publié ses données du troisième trimestre : les marges de raffinage ont atteint 33,2 dollars le baril, contre 13,5 dollars au deuxième trimestre, soit une hausse de 146 %. Fin septembre, le PDG Patrick Pouyanné avait déjà qualifié les raffineries européennes du groupe de « mines d’or » qui « tournent toutes à plein régime ». Le groupe prévoit une augmentation de 2 milliards de dollars de son cash-flow dans le secteur raffinage-chimie par rapport au trimestre précédent.
TotalEnergies reconnaît que cette marge reflète « l’équilibre entre les prix du pétrole brut et des produits raffinés sur les marchés mondialisés ». Mais pour les automobilistes, la logique est simple : lorsque les raffineries « sont comme des mines d’or », le prix à la pompe ne peut pas baisser. Et c’est cette logique qui a fourni à la colère une cible précise.
La convergence avec les lycéens
Le mouvement lycéen, lui, avait commencé bien avant. Le 17 septembre 2026, au lycée Saint-Exupéry de Créteil, les élèves bloquaient déjà leurs établissements pour dénoncer le manque d’enseignants et de moyens. Le 13 octobre, la « cinquième journée d’action » rassemblait 480 000 personnes dans toute la France, et même HEC et Sciences Po Paris étaient bloqués. Le 15 octobre, les organisations lycéennes et étudiantes ont officiellement appelé à rejoindre la mobilisation du 17 octobre.
La CGT a résumé le point commun de cette convergence : « faire payer le gouvernement là où se trouve l’argent — dans les poches des milliardaires, des rentiers et des grandes entreprises ». Et l’ancien Gilet jaune Jérôme Rodrigues a lancé un appel vidéo visionné 2,3 millions de fois : « Les Gilets jaunes doivent être solidaires des lycéens. »
Le prix de la colère
Le 17 octobre, la mobilisation a dépassé le cadre des revendications. À Paris, Lyon, Marseille, Limoges, des groupes radicaux ont pillé des commerces et incendié des bâtiments publics. L’hôtel de ville de Limoges, bâtiment du XIXe siècle, a été « ravagé par les flammes ». L’office de tourisme de Lyon a été incendié. À Bordeaux, la résidence officielle de la préfète a été « saccagée », et le RAID a été déployé. Le maire de Paris, Emmanuel Grégoire, a déclaré que « des rues entières ont été méthodiquement ravagées ».
Le bilan officiel : 1 800 interpellations dans tout le pays, plus de 500 policiers, gendarmes et pompiers blessés. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a condamné une « violence d’une extrême intensité » et a déclaré qu’il fallait « choisir son camp » : celui de la République et des forces de l’ordre, ou celui des casseurs. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a lui-même reconnu que les manifestants avaient « clairement l’intention » de s’en prendre « aux bâtiments publics ».
Ce que le carburant dit de la colère
Le prix du carburant n’est pas qu’un chiffre. C’est un langage. Il dit que la guerre lointaine a un coût ici. Il dit que les marges des raffineurs ne sont pas une abstraction. Il dit que les lycéens qui bloquent leurs lycées et les automobilistes qui bloquent les routes parlent de la même chose : un système où ceux qui produisent la richesse ne sont pas ceux qui la contrôlent.
Le 17 octobre, la rue ne criait plus seulement « baissez les prix ». Elle criait « changez les règles ». C’est là que la mobilisation a basculé. Et c’est là que le carburant, simple déclencheur, est devenu la preuve.
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