« Nous souffrons d’une fatigue intergénérationnelle liée à ce combat… Physiquement, nous ne tiendrons pas le coup. Sans jamais en avoir été les instigateurs, nous subissons pourtant de plein fouet la violence », a déclaré Tsakë ze’ Sleydo’ (Molly Wickham), défenseure du territoire Wet’suwet’en, au sujet de la construction imminente de nouvelles stations de compression destinées à accroître la rentabilité du gazoduc de Coastal GasLink (CGL) au Canada.
L’extraction, le traitement et le transport des combustibles fossiles portent atteinte aux droits fondamentaux des populations vivant aux alentours et entraînent de graves dégradations de l’environnement, des risques pour la santé et des pertes de culture et de moyens de subsistance.
Certains des groupes interrogés voient l’extraction comme une forme de pillage économique ou culturel, perpétré par le secteur privé au moyen de l’intimidation et de la coercition. « Nous ne sommes pas intéressés par l’argent, nous voulons seulement ce qui nous appartient. Nous voulons simplement pêcher dans la baie de Guanabara, c’est notre droit. Et ils nous enlèvent nos droits », a déclaré Bruno Alves de Vega, pêcheur artisanal urbain de Rio de Janeiro, au Brésil.
Tous les défenseur·e·s des droits environnementaux et des terres autochtones interrogés par Amnesty International étaient confrontés à de graves risques pour leur sécurité, souvent liés à des conflits avec des entreprises dont les activités menacent les modes de vie traditionnels et l’intégrité des écosystèmes.
Candy Ofime, chercheuse et conseillère juridique sur la justice climatique pour Amnesty International
Au-delà des menaces physiques et en ligne, les États et les entreprises livrent une guerre juridique, recourant à des poursuites judiciaires abusives, y compris des procédures pénales, afin de réduire au silence, délégitimer et intimider les défenseur·e·s. « Lorsque nous prenons la défense du Yin’tah (territoire des Wet’suwet’en), nous sommes criminalisés. Les injonctions civiles sont une arme légale coloniale, transformée en mécanisme visant à militariser notre communauté et à criminaliser notre peuple, et permettant aux entreprises de poursuivre leurs extractions destructrices sans le consentement des autochtones », ont déclaré d’autres défenseur·e·s des terres Wet’suwet’en.
Les populations attenantes aux infrastructures liées aux combustibles fossiles condamnent l’absence de véritable consultation directe et de transparence de la part des entreprises privées. Beaucoup ont expliqué ne pas pleinement comprendre l’étendue des activités des exploitants ni leurs projets d’expansion, et ont déclaré ne pas avoir consenti à des projets touchant leur territoire.
Les personnes interrogées par Amnesty International dans le delta du Saloum, au Sénégal, ont fait part de leurs préoccupations quant à la faible diffusion d’informations accessibles sur les potentiels impacts environnementaux et socio-économiques du projet Sangomar par les autorités et l’exploitant du projet, Woodside, grande entreprise australienne du secteur des énergies fossiles.
« Ces études de cas ne sont que quelques exemples d’un problème planétaire. La plupart des groupes touchés ont dénoncé le déséquilibre des pouvoirs entre leurs communautés et les entreprises exploitantes, ainsi que l’absence de recours utiles. L’ère des combustibles fossiles touche inévitablement à sa fin et les États doivent cesser de criminaliser les défenseur·e·s des droits liés à l’environnement qui luttent pour protéger leurs communautés, a déclaré Candy Ofime, chercheuse et conseillère juridique sur la justice climatique pour Amnesty International.
« Les États doivent enquêter sur les menaces physiques et en ligne ciblant les défenseur·e·s et mettre en place des programmes de protection solides afin de permettre aux voix critiques qui plaident en faveur d’une transition énergétique urgente et équitable d’apporter en toute sécurité leur contribution essentielle à l’action climatique. »
Destruction d’écosystèmes naturels irremplaçables
La plupart des projets étudiés ont créé des étendues extrêmement polluées, faisant des populations locales et des écosystèmes vitaux des « zones sacrifiées »**. L’extraction, le traitement, le développement des sites, l’acheminement et le démantèlement des combustibles fossiles ont causé ou risqué de causer des préjudices aux humains et à la flore et la faune, entraîné une pollution grave et des émissions de gaz à effet de serre, et abîmé des zones clés pour la biodiversité ou des puits de carbone.
En dépit des engagements pris aux termes d’accords internationaux sur le climat et des nombreux appels des Nations unies à sortir sans délai des combustibles fossiles, l’action des États demeure complètement insuffisante. Ces énergies représentent toujours 80 % de l’approvisionnement mondial en énergie primaire, tandis que l’industrie redouble d’efforts pour exercer une influence injustifiée dans les forums sur la politique climatique dans le but d’empêcher leur élimination rapide.
« Nous devons résister collectivement et exiger que les dirigeants du monde respectent leurs obligations et leurs engagements. L’humanité doit triompher. »
Agnès Callamard
« Les États doivent s’engager sans délai vers un abandon des énergies fossiles qui soit rapide, juste et doté des budgets nécessaires, et amorcer une transition juste vers des énergies renouvelables produites dans le respect des droits humains. Amnesty International lance un appel urgent à adopter et mettre en œuvre un traité de non-prolifération des combustibles fossiles, a déclaré Agnès Callamard.
« La crise climatique révèle et catalyse de profondes injustices. Ce rapport fait écho à la vision du Brésil, pays organisateur de la COP30 en 2025, qui veut que ce sommet international permette la participation réelle des peuples de la forêt, notamment les peuples autochtones et les communautés traditionnelles, ainsi que la société civile. Il expose l’ampleur des répercussions sur le climat et les droits humains de la production de combustibles fossiles à travers le monde, illustrant l’impact disparate de cette industrie sur les peuples autochtones et les communautés traditionnelles et soulignant la résistance qu’ils opposent.
« Le secteur des énergies fossiles et ses partenaires étatiques font valoir depuis des décennies que le développement humain requiert ces énergies. Mais nous savons que sous couvert de croissance économique, ils servent plutôt la cupidité et le profit sans limites, tout en bafouant les droits dans une impunité quasi totale et en détruisant l’atmosphère, la biosphère et les océans. Face à ces pratiques acharnées, face à l’économie politique mondiale répressive des combustibles fossiles, nous devons résister collectivement et exiger que les dirigeants du monde respectent leurs obligations et leurs engagements. L’humanité doit triompher. »
* Écosystèmes vitaux : environnements naturels riches en biodiversité, essentiels au piégeage du carbone et/ou qui déclencheraient des effondrements écosystémiques en cascade si les dégradations ou les catastrophes environnementales s’y poursuivaient.
** Zone sacrifiée : zone extrêmement contaminée dans laquelle les populations à bas revenu et marginalisées subissent beaucoup plus que les autres les conséquences de l’exposition à la pollution et aux substances toxiques.
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