Alors qu’il ne reste plus que 7 % de la superficie originelle des tourbières européennes, une vaste étude internationale menée par l’Université de Wageningen révèle que ces écosystèmes essentiels sont désormais menacés par l’évolution rapide du climat. Publiée dans la revue Environmental Research Letters, l’analyse met en lumière un constat alarmant : à l’exception des régions les plus froides et humides — en Scandinavie du Nord, en Irlande, en Écosse et dans certaines zones de montagne — la plupart des tourbières d’Europe pourraient perdre leurs conditions climatiques favorables dans les décennies à venir.
Une disparition historique massive
Pour établir cet état des lieux, les chercheurs ont comparé la répartition historique des tourbières à leur présence actuelle, en utilisant les sols comme archives afin d’identifier les zones où la tourbe s’était autrefois formée.
Le résultat est sans appel.
« Nous avons perdu la majorité des tourbières européennes. Environ 93 % des sols contenant de la tourbe ne correspondent plus aujourd’hui à des tourbières fonctionnelles », explique Enahu Tahitu, doctorant à l’Université de Wageningen et auteur principal de l’étude.
Cette destruction est largement imputée à l’extraction de tourbe et à la conversion des terres en zones agricoles — deux pratiques qui ont contribué pendant des décennies au développement économique des plaines centrales européennes, au prix d’une dégradation silencieuse mais massive de ces écosystèmes.
Un avenir climatique de plus en plus défavorable
L’équipe a ensuite cartographié les conditions climatiques actuelles nécessaires à la présence des tourbières, avant de simuler leur évolution selon deux scénarios climatiques. Dans les deux cas, la tendance est la même : une forte réduction de la « zone de confort climatique » des tourbières.
« Les tourbières encore fonctionnelles devront faire face à une pression climatique croissante. Elles ne subsisteront probablement que dans des zones de plus en plus restreintes, situées en Scandinavie du Nord, en Irlande, en Écosse ou en altitude », précise Milena Holmgren, professeure associée spécialiste de la résilience des écosystèmes.
Un rôle climatique crucial et une urgence de restauration
Bien que souvent invisibles dans le débat public, les tourbières jouent un rôle déterminant dans la lutte contre le changement climatique : à l’échelle mondiale, elles stockent deux fois plus de carbone dans les sols que les forêts dans leur biomasse vivante.
Mais lorsqu’elles sont dégradées, elles deviennent vulnérables à la sécheresse, aux incendies, à l’érosion et à l’oxydation, libérant alors dans l’atmosphère le carbone accumulé pendant des millénaires.
« Protéger et restaurer ce qu’il en reste est une urgence absolue — pour le climat mais aussi pour les communautés locales », insiste Juul Limpens, spécialiste de la restauration des tourbières. « Les tourbières dégradées menacent directement la qualité de l’air, de l’eau et l’approvisionnement futur en eau potable. Notre étude identifie les zones prioritaires pour agir au cours des prochaines années. »
Restaurer à grande échelle : la mission de WaterLANDS
L’étude s’inscrit dans le cadre de WaterLANDS, un vaste projet européen financé par le programme Horizon 2020. Ce projet, coordonné par l’Université College Dublin, rassemble 32 organisations de 14 pays pour élaborer une stratégie commune et transnationale de restauration des zones humides.
« Les tentatives de restauration passées ont souvent été trop locales, trop fragmentées pour recréer des écosystèmes fonctionnels. Notre ambition est de penser à grande échelle, en intégrant les dimensions écologiques, sociales, politiques et financières », explique Craig Bullock, coordinateur du projet.
Selon lui, l’analyse menée par l’Université de Wageningen constitue une contribution majeure, en permettant de repérer les zones où les efforts de restauration offriront les meilleures chances de succès — et où ils seront les plus urgents.
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