En marge d’une conférence européenne sur la sortie des pesticides, jeudi et vendredi (2 et 3 juin) à Dijon, le chercheur en agroécologie Xavier Reboud explique à EURACTIV les enjeux que soulève ce changement de cap.
« Le choix de l’agroécologie n’est pas une option mais une obligation »
Portrait de Xavier REBOUD, directeur de recherche dans l'unite d'agroecologie du centre Inra Bourgogne-Franche-Comte. Paris le 11 avril 2019. [Inrae-Bertrand NICOLAS]

L’Europe et la France se sont fixé des objectifs ambitieux dans le cadre de la stratégie « de la ferme à la fourchette » (Pacte vert) et le plan Écophyto II+ : diminuer par deux l’utilisation des pesticides à l’horizon 2030.

Pour autant, la mise en œuvre de ces engagements reste incertaine. Côté européen, le débat fait rage entre les défenseurs du Pacte vert et les « productivistes » qui, au nom de la souveraineté alimentaire, désirent revoir les ambitions à la baisse.

Alors qu’elle pouvait inscrire ces mesures contraignantes dans un cadre juridique, la Commission européenne, a repoussé au mois de mars dernier la présentation de son « paquet sur la protection de la nature ».

Côté Français Emmanuel Macron avait promis lors de sa campagne de 2017 de sortir du glyphosate avant de retourner sa veste ; de même qu’il s’est ravisé sur l’interdiction totale des néonicotinoïdes en accordant des dérogations au grand dam des écologistes.

Afin de dessiner les contours d’un futur sans pesticides, la recherche se mobilise. L’Institut français de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) a lancé avec ses homologues allemands ZALF et JKI, l’initiative “Towards a Chemical Pesticide-free Agriculture”.

Cette « Alliance européenne de recherche » réunissant aujourd’hui 34 membres de 20 pays a pour objectif de développer de nouvelles stratégies communes de recherche et d’expérimentation.

Pendant deux jours, les scientifiques se sont donné rendez-vous à Dijon en Bourgogne (2 et 3 juin) pour tenter de répondre à cette question fatidique : comment sortir des pesticides pour atteindre les objectifs du Pacte vert ?

En marge de l’événement, EURACTIV s’est entretenu avec Xavier Reboud, chercheur en agroécologie à l’INRAE de Dijon. Ses travaux portent sur l’agroécologie et les alternatives aux produits phytosanitaires.

Pourquoi est-il important de faire travailler les chercheurs européens ensemble sur ce sujet ?

Parce que les travaux pour aboutir à des solutions qui donnent satisfaction prennent beaucoup de temps. L’INRAE a investi il y a 20 ans pour la mise au point de variétés de cépages de vignes qui résistent naturellement à l’oïdium et au mildiou [champignons qui atteignent la vigne, NDLR]. Elles permettent aujourd’hui de passer de 15 à 2 traitements fongiques pour protéger les cépages durant toute la saison culturale. Ce qui va au-delà du calendrier de diminution par deux des pesticides. La première chose c’est donc de partager ces savoirs avec nos partenaires, partager ces solutions pour éviter de repartir de zéro à chaque fois.

Aussi, les solutions pour passer à zéro pesticide vont buter sur une difficulté majeure : la perte de productivité instantanée. Les agriculteurs ne pourront notamment plus utiliser de variétés élites dépendantes des produits phytosanitaires. Pour que les Français ne soient pas pénalisés par rapport à leurs voisins européens, dans cet espace de libre circulation des personnes et des biens, il faudra synchroniser les efforts des uns et des autres. Il faudra négocier à l’échelle européenne les accords bilatéraux, et instaurer une forme de réciprocité. Cela apparaît comme une évidence.

Les politiques française et européenne ont fait de la productivité une priorité au nom de la souveraineté alimentaire, en particulier depuis la crise ukrainienne. Est-il possible dans ce contexte d’amorcer une sortie rapide des pesticides ?

Il y a en effet un doute autour de l’existence d’une ressource suffisante pour pouvoir apporter la souveraineté alimentaire à tout le monde. C’est ce sur quoi nous travaillons. La communauté scientifique discute beaucoup pour savoir si les systèmes biologiques peuvent nourrir la planète, nos travaux de prospectives tentent de voir s’il est possible de faire de l’agroécologie partout en Europe dans 10 ans.

Ce qui est clair, c’est que les solutions actuelles de court terme ne vont pas dans le sens d’une augmentation de la robustesse, de la résilience de nos systèmes, de l’autosuffisance, qui ne peuvent exister que sur la base de processus naturels déjà présents dans l’écosystème.

C’est le cas de la mise en culture des jachères. Cela pose problème puisque ces terres avaient pour vocation de se reposer, d’améliorer le stockage du carbone, de laisser des espaces pour la biodiversité. Les remettre en culture, c’est renoncer au fait que ces espaces semi-naturels ont une importance et un sens dans l’écosystème. On ne peut pas maintenir les auxiliaires de culture comme les coccinelles si elles ne rencontrent pas de pucerons sur place. Et les pucerons ont besoin d’espaces tels que les jachères pour se développer.

L’agroécologie peut-elle nous aider à sortir des pesticides ?

Aujourd’hui, le choix de l’agroécologie n’est pas une option mais une obligation. C’est dans ce système-là qu’il faut réfléchir pour savoir si on peut couvrir l’ensemble des besoins. Il va falloir trouver les moyens de regagner en productivité par unité de surface. Il y a une de piste en agroécologie qui ressort aujourd’hui : passer d’une seule culture par parcelle et par an, à plusieurs cultures dans la même parcelle, la même année. Cela génère un gain de production qui permet de rattraper les pertes liées à la sortie des pesticides. Nous allons aussi devoir changer les habitudes alimentaires des consommateurs, dans le respect de leur choix.

Plusieurs études souvent citées montrent que la stratégie « de la ferme à la fourchette » du Pacte vert engendrera des pertes de productions notables. L’une d’entre elle prévoit une diminution d’environ 10 %. Qu’en pensez-vous ?

Les Américains ont fait ce travail basé sur un calcul très capitaliste. Il n’y a dans leur système aucune valeur donnée au respect de la biodiversité, au stockage du carbone, au respect du métier d’agriculteur et finalement à la survie des campagnes. Selon le seul critère de la productivité, les systèmes intensifs actuels, qui ont bénéficié de 50 ou 100 ans d’amélioration, sont de fait extrêmement performants. Et les variétés sont faites pour être conduites avec des protections phytosanitaires, des engrais ad libitum.

Si demain les agriculteurs arrêtent les pesticides, ils n’auront donc pas les bonnes variétés pour remonter leur niveau de productivité. Mais d’un autre côté, nous payons via les agences de l’eau des montants très important pour maintenir l’eau potable du fait des externalités de l’agriculture intensive. Nous devons donc avoir une analyse logique et multicritère. Autant de sujets que nous allons aborder pendant la rencontre avec nos confrères européens.

Source: euractiv.fr

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