Qu’est-ce qui a poussé la mégapole de Singapour à investir massivement dans une architecture et un urbanisme orienté vers l’intégration d’une végétation luxuriante au sein d’une cité de 5,7 millions d’âmes ?
Il est temps de verdir nos villes

Probablement la même motivation que celles des Babyloniens qui avaient conçu dans l’antiquité l’une des sept merveilles du monde ; les jardins suspendus de Babylone. Nombre d’historiens s’accordent à qualifier la cité antique comme la toute première mégapole. Ou serait-ce votre subite envie d’acheter une jardinière de basilic et de thym pour votre rebord de fenêtre ? Notre relation au monde végétal, ne serait-ce que par sa dimension nourricière, est intimement liée à la condition humaine. La science nous a permis de comprendre que les organismes photosynthétiques n’étaient pas que la base de l’alimentation, mais également la clef de voûte du cycle de l’oxygène que nous respirons inconsciemment chaque seconde, lui-même indissociable du cycle du carbone. Pourquoi des millions de touristes chercheraient-ils à fuir leurs villes pour trouver un coin de nature et de quiétude afin de passer les quelques jours de congé qui leur sont accordés ? À peine sortis de l’épreuve du confinement lié à la crise mondiale du Covid-19, qui n’a pas ressenti ce besoin irrépressible d’aller se ressourcer dans un havre de verdure, jardin public ou parc arboré ? Le marché immobilier des grandes métropoles françaises ne laisse planer aucun doute sur ce point : nombre de Français ne veulent plus vivre au cœur des jungles de béton. Une partie des citadins sont aujourd’hui à la recherche d’un logement qui permet d’être plus proche de la nature, un élément qui nous a tant manqué pendant l’épreuve du confinement.

La fièvre spéculative immobilière s’entête à briser ce lien naturel qui nous relie à la matrice végétale et la fonction essentielle qu’elle joue au sein de la biosphère. Or la conception actuelle de l’immense majorité des bâtiments n’est absolument pas réalisée pour accueillir le vivant qui nous entoure.

Qu’on l’admette ou non, nos villes de béton font (encore) parties de la biosphère, à la différence près que si on évalue la quantité de matière vivante en zone urbaine, autrement dit si on mesure la biomasse de nos villes, elle est principalement composée d’êtres humains. L’écosystème urbain est façonné pour concilier productivité et confort d’une seule espèce, la nôtre. Quitte à en oublier à quoi peuvent bien servir les autres. Pourtant l’architecture contemporaine tend à revoir sa copie en la matière ; les projets de bâtiments aux murs végétaux fleurissent aux quatre coins du globe. Ce n’est pas un hasard si l’Asie a érigé la ville de Singapour comme un modèle de conception urbaine. La ville a su positionner la faune et la flore au centre de sa ligne directrice architecturale, bien au-delà du rôle strictement ornemental qu’il lui fût initialement accordé. Celle qu’on appelle « la Ville Jardin » n’a pas usurpé son titre. Du haut de ses 55 ans d’urbanisme serti dans un écrin verdoyant, Singapour a bel et bien réussi le tour de force d’intégrer une biodiversité luxuriante au cœur même d’un des poumons économiques et financiers du sud-est asiatique. Les espèces d’insectes et de plantes s’y comptent par dizaine de milliers. Si vous êtes entomologiste, vous pourriez y observer pas moins de 2 990 espèces de diptères. Les diptères, pour simplifier ce sont les mouches, mais ce n’est qu’une seule famille d’insectes parmi une vingtaine d’autres ! Et que dire de la variété des oiseaux qui fourmillent dans les jardins de la cité. L’inventaire de la biodiversité sur la ville de Singapour est absolument vertigineux, aucune ville du monde ne peut se targuer d’une telle richesse en la matière.

1. Répondre aux défis environnementaux contemporains

Aujourd’hui l’enjeu climatique est dans l’esprit de chacun : Soit nous parvenons à réduire drastiquement nos émissions de CO2 dans la Troisième décennie de ce XXIe siècle, soit nous sommes condamnés à vivre sur une planète radicalement différente de celle que nos parents ont connue.

émissions de CO2

Dans cette voie vers la réduction de nos émissions carbonées, chaque contribution pour capter une partie du CO2 libéré à sa source devrait être prise en compte. Dans la mesure où les villes représentent une part importante des émissions du dioxyde de carbone, et que c’est le lieu où se concentre la majorité de la population mondiale, les projets de villes vertes germent un peu partout sur la planète. Outre l’urgence de réduire nos émissions par l’adoption de comportements plus raisonnés de notre consommation énergétique globale, il nous faudrait aussi piéger nos émissions de CO2 à sa source. Les organismes photosynthétiques utilisent le dioxyde de carbone atmosphérique pour le convertir en matière organique. Et tout ça depuis 3,5 milliards d’années uniquement grâce à l’énergie du soleil.

Alors comment accorder une place à la verdure dans nos villes polluées, alors qu’on manque déjà cruellement de logement pour les êtres humains ? La réponse se trouve probablement à chaque coin de rue, sur chaque façade et toitures d’immeuble d’habitations, bâtiments industriels et commerciaux. Il faudra laisser de côté nos considérations esthétiques traditionnelles et choisir les espèces les plus rustiques et les moins exigeants en eau. Autant oublier tout de suite les rosiers grimpants de nos grands-mères. C’est la raison pour laquelle il serait grand temps de redécouvrir une espèce très commune partout en Europe, et pourtant unique en son genre.

Lierre
Lierre grimpant

Il s’agit du Lierre (Hedera Helix) qui pousse spontanément sur les sols assez pauvres et ombragés, dont nous allons détailler les bénéfices pour notre environnement urbain.

2. Réduire la température en ville

Il a été démontré que le couvert végétal en zone urbaine a une incidence prépondérante sur les variations de température en ville. Non seulement les plantes peuvent capturer une partie de la pollution atmosphérique ainsi qu’une portion non négligeable de nos émissions de CO2, mais elles jouent aussi un rôle de tampon thermique lorsque le thermomètre s’affole. Les épisodes caniculaires dont la fréquence et l’intensité augmentent notamment en France lors des deux dernières décennies sont une source de préoccupation majeure pour les populations. L’optimisation de la surface végétale dans les villes ouvre une voie pour relever les défis environnementaux présents et futurs. Le feuillage des arbres en ville procure ombrage et fraîcheur aux rues en période de forte chaleur. On peut également compter sur le phénomène de l'évapotranspiration. Ce mécanisme physiologique permet aux plantes d’extraire l’eau du sol dont elles ont besoin pour vivre. En bout de chaîne, l’eau s’évapore à travers les stomates situés dans la plupart des cas sur la face inférieure des feuilles. Tels les pores de votre peau, ils s’ouvrent et se referment en fonction des besoins en eau et des conditions environnementales. Cette transpiration des plantes libère dans l’air de la vapeur d’eau. En ville, celle-ci contribue à rafraîchir la température ambiante lors des épisodes caniculaires. Nombre de métropoles ont intégré cette capacité naturelle de la végétation à réduire la température dans les rues plombées sous le soleil.

3. Réduire la pollution de l’air

Des recherches ont été menées sur le potentiel bio protecteur du lierre et comment il interagit avec les particules fines et polluantes.

pollution de l’air
Avant/Après : Milan, en Italie

Les résultats incitent à penser que le lierre pourrait contribuer à piéger une partie de nos émissions de particules fines. Bien que l’impact à grande échelle ne puisse pas être clairement étudié, le lierre a la particularité de fixer les poussières émises par les véhicules polluants. Inutile de rappeler que ces particules fines sont unanimement désignées comme la principale cause des maladies respiratoires chroniques : en Europe, 25 % des décès sont liés à la pollution. Le lierre apparaît ainsi comme un allié de taille pour contribuer à dépolluer l’air de nos villes.

4. Une liane pour reverdir nos villes

Recluse dans le coin le plus déshérité de votre jardin, dans l’arrière-cour de votre immeuble, une plante aux multiples vertus attend tapie dans l’ombre. Elle croit lentement avant d’atteindre le plein soleil où elle pourra fleurir et porter ses fruits. Elle peut vivre jusqu’à l’âge canonique de 400 ans : c'est une liane grimpante qu’on s’entête à arracher depuis des lustres, injustement qualifiée de « tueuse d’arbres ». Aujourd’hui, les études ont démontré que le Lierre est tout sauf l’ennemi des arbres, et encore moins des hommes. Depuis que la biologie a démontré le rapport de mutualisme que le lierre entretient avec les arbres, seuls les vieux jardiniers grincheux peuvent encore le qualifier de parasite néfaste. Mieux encore, le feuillage dense du lierre est un refuge pour la biodiversité. Les véritables pelotes permanentes de lierre dans un arbre servent d'abri et de lieu d'hibernation à une faune nombreuse. Il sert en particulier de lieu d'hibernation pour la forme adulte du papillon Citron (Gonepteryx rhamni) ou des coccinelles. En ville certains passereaux peuvent nidifier dans le lierre, c’est le cas du moineau domestique. Cet oiseau autrefois commun et largement répandu dans toutes les villes d’Europe se trouve lui aussi impacté par les mutations de nos villes. En France les ornithologues estiment que le moineau est aujourd’hui une espèce en diminution. Les raisons de son déclin dans les grandes villes seraient principalement liées à la chute vertigineuse des populations d’insectes dont il se nourrit. Mais également en raison des mutations de l’architecture urbaine ; toujours plus lisse et sans aspérités qui offrent moins de possibilités pour nidifier. Le lierre apparaît comme le candidat idéal pour recouvrir d’une couche de végétation les faces nord des bâtiments où il est possible de l’implanter. Peu de plantes métropolitaines ont cette particularité d’avoir plusieurs formes de vie : la première phase est rampante au sol à l’ombre, une seconde grimpante toujours à l’ombre côté nord, puis enfin la forme élevée ; celle qui fleurit et fructifie une fois que la plante a atteint une exposition au soleil maximale.

C’est dans cette phase que la plante présente un intérêt supplémentaire pour la faune. En raison de sa floraison très tardive au mois d’octobre, au moment où toutes les autres fleurs se sont déjà fanées depuis un moment, le lierre donne une floraison riche en pollen et en nectar qui joue un rôle clef pour les abeilles. En effet c’est le dernier repas dont elles pourront profiter avant l’arrivée de l’hiver. Enfin le fruit issu de cette pollinisation, une petite baie sombre toxique pour nous les humains, devient à la saison froide un repas de choix pour les oiseaux. Grives, merles et pigeons ramiers raffolent de ces petites baies riches en protéines et en acide gras. Ainsi le lierre offre le gîte et le couvert tout au long de l’année à une variété d’espèces et notamment les abeilles sauvages dont les populations chutent encore plus rapidement que nos abeilles domestiques dont le déclin fait encore régulièrement la Une des médias.

Bien évidemment Hedera Helix n’est pas la panacée des nations européennes. Simplement si on veut bien lui laisser la place qu’il mérite, le long des façades nord des bâtiments, il a encore un dernier atout dans son sac, car c'est également un isolant thermique. Les murs des bâtiments recouverts de lierre bénéficient de sa couverture végétale qui joue un rôle d’isolant thermique et réduit sensiblement la dispersion de la chaleur sur le mur qu’elle couvre. Encore un petit point supplémentaire gagné dans notre course à la réduction de notre consommation énergétique. Pour toutes ces raisons, il est grand temps de changer notre perception de cette plante si mal-aimée des jardiniers. Il est en effet vrai que sur un vieux mur de pierre en mauvais état, le lierre ne fera qu’aggraver sa détérioration. En revanche sur un mur en bon état, le lierre ne fera que le protéger et réduire l’érosion. Maintenant que l'on sait qu’il n’étouffe pas les arbres, mais bien au contraire les protège du gel, du feu et des insectes xylophages. Maintenant qu’on a la capacité de le cultiver en ville sur des murs qui seraient conçus pour l’accueillir sans aucun risque de détériorer le bâti, nous pouvons confier un rôle de premier plan à cette liane pour qu’elle contribue à améliorer le cadre de vie citadin.

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